Carnets noirs

Maudit Matzneff

Par Marc Alpozzo, Le magazine des Livres, 01/01/2010

C'est George Sand qui écrivait à son ami Jules Boucoiran : « Ah ! ma foi, vive notre vie d'artiste, notre devise est liberté ! » Et il est à peine étonnant de retrouver cette citation en exergue des derniers carnets intimes de Gabriel Matzneff (Carnets noirs, 2007-2008, Léo Scheer) qui livrent les années les plus récentes de sa vie. Pas étonnant, soit, mais instructeur ! Instructeur sur l'ensemble de l'œuvre de ce représentant encore vivant d'une philosophie de la « vie libertine mondaine » : cacher sa vie ou la montrer à nue ? Vivre servile à la morale de son époque ou affirmer ses désirs ? Aimer la loi ou aimer la vie ? C'est dans sa profonde et riche solitude que l'écrivain nous donne sa réponse.
Car Matzneff depuis plusieurs années, lâché, trahi, combattu, nous paraît de plus en plus « seul ». Oui ! D'ailleurs parlons-en ! Parlons-en de la solitude. Un mot dont on a fait un profond abus. Que signifie-t-il en réalité ? Drôle d'état que d'« être seul » : si mal compris, si mal reconnu. La solitude, mot qui recouvre – du moins on le croit – tout le pathos des temps modernes, et que l'on confond volontiers avec le mot « isolement ». C'est le poète Rilke qui nous offre une réponse que Gabriel Matzneff, j'en suis sûr, ne renierait pas : « Depuis des semaines, sauf deux courtes interruptions, je n'ai pas prononcé une seule parole ; ma solitude se ferme enfin et je suis dans le travail comme le noyau dans le fruit. » (Lettre du 03 août 1907) Cette solitude, sous forme de recueillement, nous dirait Maurice Blanchot, est l'espace vital de l'artiste, son jardin secret, l'horizon même de la création de son œuvre.
C'est le silence nécessaire à l'accouchement des mots.

Un silence qui se fait dans l'écriture et son expérience de la solitude. Seuls les mots. Seul, d'une vie qui se paye de courage et de liberté, mais que les temps de puritanisme échevelé finissent par isoler dans le bunker de l'immoralisme d'une époque qui se prête, au nom des libertés individuelles, de tout interdire. Seul face à la racaille de « censeurs » qui rêveraient d'effacer le doux nom de Matzneff de l'histoire de la littérature française. Mais non point seul dans la vie... La vraie... celle qu'il couche sur du papier, celui de ses célèbres carnets noirs qu'il conserve toujours par-devers lui, et qui lui servent à graver définitivement ce que la mémoire, en belle garce manipulatrice, aurait tôt fait de trafiquer ou de faire disparaître. Combien d'amis, d'amantes, d'admirateurs, de fidèles lecteurs ? Et combien conspuent Matzneff dans le petit écran du téléviseur, mais le saluent et le félicitent dans la vie ? « Ce séjour à Turin me plaît beaucoup, Michel Fleury et Bernard Dunand se mettent en quatre pour me rendre la vie agréable, Véronique aussi, et je suis heureux de les revoir, mais peut-être aurais-je préféré être seul. Seul avec Nietzsche », écrit l'auteur dans la nuit du 26 au 27 décembre 2009. Du temps qu'il reste, Matzneff sait qu’il est compté, compté pour achever une œuvre, dans l'élan qui la porte, et contre les thuriféraires qui essayent tout ce qui est en leur pouvoir pour l'empêcher de la voir s’accomplir... Parfois même, ses anciennes amantes qui, autrefois, lui servaient de ces doux mots d'amour, si vite oubliés, lorsqu'il s'agit de se racheter une réputation et une conduite mondaine. Ce besoin de solitude, propre à l'écrivain qui, dans l'intimité du silence, tentera d'imposer sa parole, son ton, et de l'élever à l'universel, Matzneff l'a toujours ressenti, mais aujourd'hui, cela se fait oppressant, imminent, car il se sent de moins en moins « apte aux autres ». Comment l'expliquer ?

Comme le feu mêlé d'aromates

Comme si son écriture était mêlée de feu et de sang. N'en fait-on pas désormais un peu trop autour de l'œuvre de Matzneff ? Ou plutôt, devrais-je dire, ne réduit-on pas son travail à quelques penchants devenus depuis peu, trop sulfureux, pour les « moins de seize ans » ? Car toute la question est là. Si Matzneff s'est vu contraint à faire une entorse à son principe de base c'est-à-dire, publier ses carnets noirs longtemps après leur rédaction, c'est pour définitivement protéger ses derniers souvenirs d'une meute enragée qui, au nom de la loi et de la morale, entend en finir avec, non pas la « pédophilie » en réalité, mais la sexualité libérée, l'amour, et le plaisir de vivre et d'aimer. Oui ! Car il s'agit d'approfondir ces étranges « cabales » qui sont aujourd'hui instrumentalisées par une élite néoconservatrice enracinant sa pensée dans des valeurs qu'elle prétend immuables, et dont le seul talent, après avoir dressé une frontière symbolique entre les jeunes et les adultes par le recours à la loi, et d'avoir multiplié les interdits au nom de valeurs dites « universelles », – qu'elles soient juridiques, esthétiques ou morales. Échues à leur plus pure souveraineté, ces valeurs se chargent de décontextualiser les œuvres humaines, de les extraire des lieux où elles ont été produites pour les soumettre à une norme idéale, et ainsi justifier la censure par le vœu, purement socratique celui-ci, de défendre le Bien, le Beau et le Vrai.

La société dite « démocratique » aura tôt fait de relayer, dans le néant de son gigantesque réseau d'informations, – une sorte de bulldozer aveugle ! –, au plus grand nombre qui, chantant comme des rossignols, se plieront volontiers, peut-être sans même le savoir, au dictat du moment. Or, je n'écris pas ce texte pour contester ce qui, depuis la naissance de la philosophie a été systématiquement combattu par la pensée occidentale, à savoir la doxa, qui a, disons-le, en droit toujours tort. Je n'écris pas plus ces lignes pour ajouter, à une liste déjà importante, une critique élogieuse qui ne ferait que rajouter, dans le marasme ambiant qui nous cerne à présent, à quelques déjà bonnes critiques, une nouvelle qui ne saurait apporter rien de neuf. Je sais que les quelques flics de la « bien-pensance » ont déjà sévi à la sortie de ce nouvel ouvrage de Matzneff. Qu'une fois n'est pas coutume, on a essayé de l'enterrer avant même sa naissance. J'ai également été mis au courant des procès judiciaires qui ont été faits, par des ex-amantes, à l'auteur et son éditeur pour le dissuader de publier ce nouveau journal intime. Mais n'est-ce pas finalement une manie chez certaines de ses maîtresses, de vouloir cacher leur relation à l'opinion publique après avoir couché avec cet homme à femmes notoires, dont la réputation, quoi qu'on en dise, n'est plus à faire ? Est-ce décidément si original de lire, de-ci de-là, des vierges effarouchées qui veulent en découdre avec l'amant de ces nymphettes, qu'il s'agit désormais de protéger coûte que coûte, de ses mains de « prédateurs » ? N'est-ce pas au contraire banal de chercher à défendre l'indéfendable, histoire de montrer à la face du monde, que, dans l'isolement de son pseudo-courage, on sait reconnaître le talent d'un écrivain « infréquentable » et de le défendre, armes à la main, jusqu'à la mort s'il le fallait. Sauf, qu'en la qualité, le seul Spécial « Écrivains infréquentables » que je connaisse paru récemment (La Presse Littéraire, HS n°3, mars-avril-mai 2007) ne dit pas un mot sur l'un de nos écrivains les plus inclassables, et les plus polémistes, et qui suscite néanmoins autant le scandale que la fascination. Étrange histoire, non ? Serait-ce un acte manqué ? Allez savoir ! On pourrait presque croire que tout le système littéraire parisien rechigne désormais à reconnaître l'extrême singularité d'une œuvre aussi féconde, tant sur le mode des idées, qu’à propos du courage de l’auteur à exposer sa vie dans sa plus pure vérité. Et je passe sous silence ce dernier prix Renaudot-essai qui vient de lui être soufflé par le père d’un essai qui n’est pas même un « vrai écrivain ». Soufflé à deux voix près : celle du président du jury.

Carnets noirs

On dit de Matzneff qu'il aime les jeunes gens. Qu'il ne voit rien de scandaleux à aimer les moins de seize ans. Qu'il s'entoure de femmes, jeunes et fragiles, pour valoriser ses pulsions machistes et sexuelles. On encadre la critique d'un halo de moralité judéo-chrétienne, et l'on tente, par tous les moyens, de clouer au pilori le coupable. L'auteur même du « crime » est d'ailleurs d'une telle impudeur, qu'il n'hésite pas à confesser ses « coucheries » par la sacro-sainte voie éditoriale. Ce qui est, vous me permettrez, tout l'objet même de la publication hâtive de ce dernier tome de ses carnets. Il ne cherche d'ailleurs pas à s'en cacher. Publier ce journal intime avant qu'il ne soit trop tard. Stimulé par un sentiment d'urgence, il est mis en demeure de livrer au plus vite, les moments forts de sa vie amoureuse et intellectuelle de ce nouveau siècle (2007-2008).

Parler pourtant de l'écrivain à partir de l'adolescence et de la morale est sûrement la plus grossière entrée si l'on veut aborder la raison d'un scandale, qui a tout bonnement, obligé le scandaleux à nous livrer les années les plus récentes de sa vie. Pour comprendre, je vous renvoie à un entretien qu'il m'avait accordé en août 2008, à la Table ronde (Le Magazine des Livres, n°14, fév.-mars 2009) et dans lequel, il n'hésite pas à avouer que sa conception de l'écrivain rejoint finalement, le sens même qu'il donna à l'engagement de toute une vie : « subvertir l'ordre en place ». Car, l'ordre est toujours, au final, un désordre.

La subversion de l'ordre en place commence donc par la publication au grand jour de ses carnets intimes, sensés, comme leur nom l'indique, rester dans les tiroirs de l'auteur, à l'abri des regards, et des vierges effarouchées. Qui peut supporter une telle impudeur ? L'écrivain est cet artiste, socialisé qui plus est, qui ne respecte pas les codes élémentaires de la bienséance. Oser recourir au journal, aux confessions, au récit de soi-même. « Le moi est (pourtant) toujours haïssable » scandait le moraliste Pascal. Alors pourquoi chercher ainsi à graver dans le marbre, le temps qui passe et l'écoulement des jours ? Et oui ! Mais néanmoins continuons ! N'allez donc pas penser pour autant que ce serait tout. Car ce serait en définitive bien peu de choses, pour un aussi large scandale. Non ! La réponse à notre problème, c'est Matzneff lui-même qui nous la donne : ce qui appartient profondément à la sphère du désordre social, c'est de refuser de grimper dans le long et morne cortège de la moralité ambiante. C'est d'afficher, sans la moindre gêne, une haute idée de l'amour ; de ne pas rechigner à faire l'expérience du plaisir ; d'accepter de vivre en toute liberté une passion partagée. En résumé, « C'est d'être soi » qui est, aux yeux de la moralité bourgeoise, le plus grand des scandales, nous dit Matzneff.
Et de ce nouveau tome de ses carnets noirs de venir le confirmer. Alors, qu'y a-t-il de si subversif dans ce nouveau livre de l’archange Gabriel ? L'auteur s'épuise entre ses diverses maîtresses, toutes aussi tendres et adorables les unes que les autres, mais qu'il semble ne plus vraiment aimer. Épuisé ? Las ? Ou trop attaché à en aimer une seule qui lui refuse de consommer, sans jouer la relation d'amour triangulaire, cet amour qu'elle lui promet, et lui ôte cependant, selon son bon plaisir. C'est donc ainsi qu'il est Matzneff, entouré, et pourtant non comblé ! Car il n'aime plus que cette seule femme aujourd'hui : Marie-Agnès. Et il l'avoue, sans retenue, dans ses carnets.

Les soleils révolus

Seulement voilà, comme l'amour est un long chemin de croix, le couple s'engage, plus par la volonté de Marie-Agnès que par celle de Gabriel lui-même, dans un grand jeu du chat et de la souris. Et c'est bien ça l'essentiel de la vie sexuelle et amoureuse de Matzneff ! Libertin mondain certes, orthodoxe et croyant, mais guère prosélyte nihiliste, ou homme au cœur de pierre comme put l'être le Don Juan de Molière et de Mozart. « Matzneff l'hérésiarque » selon les mots mêmes de l'intéressé, il serait plutôt de cet anti-donjuanisme dont la vie amoureuse, certes agitée, ne serait jamais imperméable à la passion et la souffrance. Que ce soit autrefois avec Francesca, ou Vanessa, aujourd'hui avec Marie-Agnès, adolescentes ou adultes, la relation qui noue Gabriel à son amante est toujours faîte de ce plus grand des pêchés, de cette idée des plus réac : non pas la patrie, ou encore la famille, mais le bonheur. Le bonheur dans la passion amoureuse. Soyons clair : comment une société digne de ce nom, où l'ordre règnerait pour réguler les lois et la morale pourrait-elle légitiment accepter la nature tragique et fatale de la passion ? Comment une société qui entendrait survivre à elle-même serait-elle apte à la clandestinité et à l'imprévisibilité de l'amour contre l'ordre de l'institution et la stabilité familiale ?
Il y aurait certainement quelque chose de grotesque à tenter de résoudre cette énigme qui, par sa seule mise en problème, se résout d'elle-même.
Et voilà donc ce qui est profondément scandaleux dans ces pages. Voir Gabriel, ainsi continuer, s'obstiner comme un enfant, s'escrimer aveuglément pour conserver auprès de lui, une jeune femme, mariée à un aptère de surcroit, tenter, désespérément, entouré de maîtresses occasionnelles, et peiner tous les diables à se faire aimer d'une seule. Luttant, comme un saint le ferait pour l'amour de Dieu, et croire en sa passion, préférer même de loin se perdre dans sa passion que de perdre sa passion, se livrer corps et âme au mythe des âmes sœurs presque... Est-ce bien raisonnable ?

Je ne donnerai bien sûr aucune réponse ici. Qui le prétendrait d'ailleurs ? Voilà donc venir le fiancé. Rien de plus. Matzneff dans toute sa vérité. N'est-ce pas déjà bien suffisant ? Matzneff dont on ne se sera jamais débarrassé. Comme un pavé dans la mare, il aura bravé les plus vindicatifs, il aura essuyé toutes les infamies ou les trahisons, mais, pourra-t-il au moins se targuer d'avoir sauvé l'essentiel : la liberté de vivre en homme qui vivait pour la seule passion. Un homme inutile qu'on aura vainement tenté d'ostraciser car, comme Casanova en son temps, sa vie fut, en elle-même, cette véritable entorse à la morale et aux bonnes mœurs que ses journaux intimes viendront sauver de la fascination de l'absence, enracinée définitivement dans cette présence « sans présent ».
Certainement pas l'un de ses meilleurs textes, mais dans la continuité des autres journaux, nous livrant, au hasard des pages, la vie intime de l'auteur, ses rencontres parisiennes, ses nombreux voyages, et ses points de vue à chaud sur l'actualité de son temps. Bref ! Un régal... mais vermines moralisatrices prière de s'abstenir !

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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