La Séquence de l'énergumène

Gabriel Matzneff téléspectateur insolent

Par Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche, 15/01/2012

Nous tombons de haut! Nous croyions que les débuts de la télévision française, les émissions en noir et blanc sur la première, puis sur la deuxième chaîne, avaient été exemplaires. Nous étions convaincus que, si nous comparions les programmes d'aujourd'hui avec ceux de la période historique, nous serions honteux, désespérés. Eh bien, non, Gabriel Matzneff nous dit que la bêtise, la médiocrité, la médiocrité, la vulgarité s'étalaient déjà avec complaisance sur le petit écran. D'octobre 1963 à la fin de 1965, il a été critique de télé à Combat. Un choix de ses billets paraît sous le titre de sa chronique d'alors: La Séquence de l'énergumène. C'est caustique, insolent, drôle, parfois même méchant et loufoque. Le jeune énergumène n'a peur de rien ni de personne, et il faudra attendre les regrettés textes de Philippe Meyer sur la télé dans Le Point et d'Alain Rémond dans Télérama pour retrouver une plume aussi libre et irrespectueuse.

Quoiqu'il eût de l'admiration pour la personne et les discours du général de Gaulle, Gabriel Matzneff fulmine contre l'asservissement des journaux télévisés au pouvoir. Combat, "le journal de Camus", est un quotidien de gauche. Lui est mitterrandien. Les Pompidou, Debré, Peyrefitte, Fouchet, etc., qui sont à télé comme chez eux, lui donnent des bouffées de colère et d'ironie. Sa principale tête de Turc, parmi les dirigeants de l'ORTF, c'est son président du conseil d'administration: Wladimir d'Ormesson, l'oncle de Jean.
Il appelle cet ancien ambassadeur de France au Vatican le "zouave pontifical" et il conseille au réalisateur Claude Santelli de "penser à lui pour le rôle de Cadichon, le jour où il adaptera Les Mémoires d'un âne". François Mauriac, lui aussi, regarde la télévision et en parle dans Le Figaro Littéraire. C'est tout bénéfique pour le freluquet de polémiquer avec son glorieux aîné qui a une conception gaullienne de la télévision gaulliste, tout en se répandant en éloges sur ses livres. Matzneff évoque aujourd'hui sa "juvéline naïveté". Mon oeil!
Comme beaucoup d'intellectuels de l'époque, il regarde avec méfiance cet instrument nouveau au "pouvoir totalitaire, hypnotique". La télévision doit-elle distraire le bon peuple? Il serait plutôt réticent. Car il déteste les émissions de divertissement et leurs animateurs, les Guy Lux, Zitrone, Albert Raisner... "Il m'arrive de me fâcher contre tel présentateur dont la tête ressemble un peu trop à un pot de chambre ou telle émission dont la bêtise dépasse les limites de la décence". Certaines émissions du XXIe siècle doivent, par comparaison, lui faire juger ses propos excessifs. Depuis, on a vu pire qu'Intervilles, dont il reconnaît je jour de la finale - il n'y a que les imbéciles et les morts qui ne changent pas d'avis - que ce spectacle était gai et ingénieux.
Gabriel Matzneff est un téléspectateur toujours sur ses gardes. Il a peur de se faire avoir. Même par les excellents Cinq Colonnes à la une et Lectures pour tous. Mais quand il pratique l'éloge, on est enclin à penser que, malgré tout, de temps en temps, ce n'était pas si mal la télévision des années 1960. des films de Cocteau le dimanche soir, Godard et Truffaut aux Cinéastes de notre temps, Les Raisins verts du provocateur, génial et censuré Jean-Christophe Averty, Dim-Dam-Dom avec Marguerite Duras qui dialogue avec Mlle Lolo de Pigalle, strip-teaseuse, le Dom Juan de Molière réalisé par Marcel Bluwal, le Portrait-souvenir d'André Gide, par Roger Stéphane, La Chambre, de Sartre, adaptée par Michel Mitrani, etc.
Si, en 2012, on prend plaisir à lire ses chroniques qui ont presque un demi-siècle, c'est surtout parce que, comme tout bon critique de télévision, Gabriel Matzneff sait s'évader des émissions pour évoquer ce qui lui tient à coeur, en particulier la littérature, avec Dostoïevski, Pascal, Nietzsche, la comtesse de Ségur, Camus, les prix Nobel de Mauriac et de Sartre... Plus l'église orthodoxe pour laquelle il s'est battu et a obtenu une émission le dimanche matin. L'affreux mot lobbying existait-il déjà?

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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