Séraphin, c'est la fin!

De Harry Potter à Schopenhauer

Par Benoît Duteurtre, Marianne, 02/03/2013

Savoureux recueil d'articles de presse qui s'étend sur plus de quarante ans, "Séraphin, c'est la fin !" impose définitivement Gabriel Matzneff comme un des plus ardents et des plus lucides pourfendeurs du politiquement correct.

L'art du chroniqueur exige des idées, mais encore cette fantaisie qui détourne la circonstance (un livre, une actualité, un souvenir) pour réussir un morceau de littérature. Alexandre Vialatte y excellait par son génie loufoque ; Patrick Besson transforme le moindre « billet » en précis d'humour. Autre maître du genre, Gabriel Matzneff n'a cessé de se passionner pour son époque et de la commenter. Un mélange de simplicité, d'esprit, d'érudition, fait la saveur de ses textes, qu'ils évoquent la piscine Deligny ou Schopenhauer ; qu'ils glissent avec une même aisance d'Harry Potter aux stoïciens. C'est pourquoi ce sixième recueil de morceaux choisis sait nous enchanter. Des premières chroniques parues dans Combat en 1964 jusqu'aux dernières interventions sur matzneff com, il frappe par son originalité lucide et obstinée.

Matzneff est déjà tout entier dans la France d'avant Mai 68 ou il montre sa liberté d'esprit face aux catégories du temps. S'il n'a jamais soutenu le colonialisme, il persifle également le pouvoir gaulliste en pleine crise d'autorité après l'épisode OAS, et marque son admiration à l'écrivain Jacques Perret, figure de proue de l'antigaullisme. Inversement, il rejoint les fidèles du Général par son inlassable défiance envers ce qu'on appelle alors « l'impérialisme américain » ; d'où sa consternation de voir la France renoncer progressivement à sa politique étrangère, notamment dans le monde arabe. A contre-courant, il ose évoquer une sympathique rencontre avec Kadhafi, à l'occasion d'un colloque « Nasser-de Gaulle » organisé à Benghazi en 1975. Mais la plus constante de ses cibles est l’ « hystérie puritaine » qu'il voit partout grandir et qui relie, d'une certaine façon, les révolutions islamistes au politiquement correct occidental, avec ses règles hygiénistes, sécuritaires, amoureuses. Dans la nouvelle police des mœurs, «pharisiens de droite » et «quakeresses de gauche » rivalisent à ses yeux d'un même «zèle flicard ».

Loin de décliner un anticonformisme de principe, les textes de Matzneff dessinent une personnalité riche et singulière. Sa détestation des «tartufes culs-bénits » va de pair avec un amour des rituels - notamment ceux de l'orthodoxie - qui ne plaira pas davantage aux «tartufes bouffeurs de curés ». Cette vision esthétique et poétique de la religion nous convertirait presque… Quant au rapport entre les sexes et a l'essor du féminisme, il nous livre son point de vue décalé et sans appel «La femme et l'homme ne sont pas faits pour s'accorder, mais pour se combattre et se détruire. Entre l'homme et la femme, c'est une guerre permanente, tantôt sournoise, tantôt ouverte, mais une guerre à mort. La passion est le seul lieu où ils puissent se retrouver ». Ajoutons que cette liberté se nourrit du goût des autres, surtout quand ils sont artistes ou écrivains et que Matzneff s'évertue à les faire sortir de l'obscurité. S'il a repéré des 1979 le talent d'un Philippe Muray, il nous rappelle aujourd'hui qui furent Guy Hocquenghem (l'artiste et pas seulement l'homo militant) ou le sociologue Georges Lapassade. II rend aussi de vibrants hommages à Pierre Bourgeade, Pierre Clémenti, René Schérer, mais aussi au tailleur Arnys. Car, chez Matzneff, l'art de penser n'est jamais détaché de l'art de vivre, de s'habiller, de manger, ni même de mourir. Dans une chronique, il observe «Certains des meilleurs livres de Chestov, de Bernanos, de Montherlant, de Mauriac, de Pasolini, sont des recueils d'articles parus dans la presse ». A cette liste, nous ajoutons sans hésiter le nom de Matzneff.

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