L'archange aux pieds fourchus

Le journal d'un archange aux pieds fourchus...

Par Jérome Garcin, Les Nouvelles Littéraires, 13/01/1983

Entre la Camisole de flammes (journal 1953-1962) et Vénus et Junon (Journal 1965-1969), voici donc que se dresse, en 1963 et 1964, "l'archange Gabriel aux pieds fourchus" qui nous livre, sans pudeur ni retouches, le contenu très secret de ses fameux petits "carnets noirs" dans lesquels, jour après jour, avec une impressionnante ponctualité, et un plaisir d'écrire qui ne se dément jamais, l'auteur d'Isaïe rejouis-toi aligne ses rendez-vous galants, ses déjeuners littéraires, ses activités journalistiques, ses lectures et ses projets, mais aussi, mais surtout, ses très intimes interrogations, ses doutes ou ses certitudes, ses engagements comme ses inquiétudes. Le Matzneff de ces deux années-charnière, faut-il le rappeler, n'a pas encore publié d'ouvrage : tout juste vient-il de signer, avec Roland Laudenbach, le contrat du Défi. Sa prose d'alors, outre ce journal tenu précieusement sous le boisseau, se réduit à ses chroniques de Combat qui font d'ailleurs grand bruit dans la capitale. Mais l'intérêt évident de ces pages d'hier vaut précisément pour tout ce qu'elles laissent présager, pour le romancier de l'amour libre qu'on pressent déjà entre les lignes, pour l'essayiste des Passions schismatiques qui pointe déjà le bout de son étendard, pour le poète de Francesca qui avoue déjà ses ferveurs sentimentales, pour le chroniqueur du Carnet arabe qui se montre déjà attentif au monde qui s'enflamme, bref pour l'écrivain qui sait que la qualité littéraire et la nécessité d'écrire ne se jugent pas au nombre des livres publiés mais à l'ardeur apportée à la rédaction de chacun d'entre eux. Le Matzneff de l'Archange aux pieds fourchus annonce ainsi, avec évidence, celui d'Ivre du vin perdu : fidélité de ton, d'humeur, de style et d'esprit.

Stoïque ou sybarite ?

La seconde remarque, à la lecture de ce Journal comme des précédents, saute aux yeux : esthète alliant subtilement les insouciances du sybarite aux règles strictes du stoïque, égotiste sans cesse à l'écoute de son coeur - et de son corps -, adepte d'un farniente dont, même à Paris, il possède l'énigmatique recette, Gabriel Matzneff apporte autant de soin à rédiger une page qu'à converser avec un archimandrite, bronzer à Deligny, partager un repas avec Philippe Tesson, dîner aux Camionneurs avec Philippe de Saint-Robert, parler des "Romains" avec Montherlant, ou partir pour l'Italie, l'Algérie ou la Tchécoslovaquie. Chez Matzneff, la vie et l'oeuvre méritent - mieux encore : exigent - la même attention, et chacune se peaufine avec le même doigté.
Croit-il d'ailleurs, un beau matin, avoir perdu l'un de ses petits "carnets noirs", contenant son journal des années 1958-1960, qu'il ne peut réprimer un "je suis désespéré. C'est le fruit de deux années de travail qui est anéanti. Ou plutôt : deux années de ma vie (...) qui sont gommées par un dieu malin." S'il combat, en rédigeant le moindre de ses faits et gestes quotidiens, ses déficiences de mémoire, il cherche surtout à se prouver à lui-même, la journée écoulée, qu'il n'a rien fait qu'il n'ait profondément souhaité : on finit par ne plus savoir, et c'est tant mieux, du journal ou de l'existence, lequel est le miroir de l'autre... Livre de fidélité, donc, ce journal est nourri de retrouvailles. Les lectures de Matzneff ? Toujours les mêmes : Nietzsche, Schopenhauer, Byron, Sade, et plusieurs écrivains russes. Ses amis ? La bande des copains : Philippe Tesson, déjà cité, Henry Smadja, Henry Chapier, Guy Dupré, Philippe de Saint-Robert, Philippe Sénart, la famille Struve, etc. Ses jeunes amours ? Des prénoms nombreux, évocateurs... Ses convictions ? Quelques maximes musclées : "Ne pas confondre décadence et pourriture. Les décadents sont des esthètes qui pratiquent le pessimisme aristocratique et l'immoralité raffinée. La pourriture, elle, marque la victoire de la vulgarité et de la bassesse" ; "L'orthodoxie, c'est la beauté, et la beauté est toujours subversive" ; "Paris, ville conduite par la lâcheté, le mensonge ; une ville qui donne la nausée" ; "On méprise les hommes, mais on souhaite rester dans leur mémoire. Quelle inconséquence !" On le voit : Matzneff était celui qu'il est et, sans doute, celui qu'il continuera d'être.

Signalons enfin quelques moments forts de ce journal : la mort du père, et la réflexion grave sur cette "génération sacrifiée" ; la rencontre avec Lucien Rebatel qui, dans Rivarol, envoie des dythirambes au chroniqueur de Combat ; l'émouvante réconciliation entre Montherlant et Matzneff après une "brouille" passagère et les conseils paternels du premier au second ("que ma jeunesse vous serve d'exemple : soyez prudent !") ; le mot de Mauriac qui appelle la bénédiction sur le "dragueur" de Deligny, ou simplement ce téléphone anonyme d'un correspondant reprochant à Matzneff d'avoir écrit dans Combat que "François Mitterrand est le seul homme d'Etat de la gauche"...
Petites ou grandes révélations, secrets d'alcôve ou de bibliothèques, piques politiques et rognes littéraires, passions amoureuses ou complicités amicales, pensées fugitives et sentiments éternels, "combats" de bretteur ou recueillements religieux, tout cela forme, coulé dans un style limpide et primesautier, jamais fabriqué comme un aveu de Tartuffe ou un numéro d'homme de lettres, mais toujours accordé à la spontanéité du jugement frais et vrai, un livre qui, en vingt ans, n'a pris ni un coup de vieux, ni une once de graisse. A l'instar de son auteur.

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