Séraphin, c'est la fin!

La littérature et le soufre

Par Philippe Ségur, L'Indépendant, 16/02/2013

Tout est-il acceptable en littérature ? Pour certains, la liberté d'expression doit être absolue, parce qu'elle est un droit naturel. Pour d'autres, la culture doit exclure ce que la société ne saurait moralement tolérer. L'auteur jugé sulfureux sera alors sacrifié à la loi du silence, voire censuré, poursuivi en justice, interdit de publication. Il est pourtant un motif supérieur, ni juridique ni moral, qui invite à défendre l'absolue liberté de l'écrivain : c'est la valeur de son témoignage littéraire. Ecrire, ce n'est pas seulement s'adresser aux vivants et ce n'est surtout pas répondre à leurs injonctions ni se plier à leurs normes. C'est laisser une trace pour le monde à venir. Le critère de distinction est alors la qualité de l'œuvre et le choix ici n'appartient pas aux contemporains : l'histoire seule jugera.

Gabriel Matzneff, séducteur impénitent d'adolescent(e)s, ami de Kadhafi et de la Serbie de Milosevic, orthodoxe flamboyant, esprit fin épris à la fois de plaisirs et de spiritualité, fait partie de ces rares auteurs qui ont le courage d'assumer leurs convictions et d'en payer le prix fort. Dans ce recueil de textes littéraires et politiques, qui vont de 1964 à 2012, l'auteur d'Ivre du vin perdu réaffirme l'importance de demeurer fidèle à soi-même, si nécessaire en bravant le jugement d'autrui et la pensée dominante. Lui-même n'a cessé de clamer haut ses choix de vie et de faire, non sans brio, de son statut de réprouvé une fierté.

Certes, on ne partage pas ses opinions, on condamne ses pratiques, on lui trouve de la mauvaise foi. Il n'en demeure pas moins que Matzneff est un authentique écrivain, un styliste hors pair et que son témoignage méritait d'être rendu. "Je n'aime pas vos idées, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer", disait Voltaire. Dans un monde où l'indignation sert désormais de masque à l'intolérance, où la fausse vertu supplée à la valeur et où de nouveaux dogmatismes corrompent chaque jour l'intelligence, il faut défendre Matzneff, sinon le remercier, pour savoir encore proposer une littérature authentique : une littérature qui sent le soufre.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page