Séraphin, c'est la fin!

Classique et vivant

Par Yann Moix, Le Figaro littéraire, 07/02/2013

J'ai bon espoir qu'un jour, même si à mes yeux il l'est déjà (et depuis longtemps), Gabriel Matzneff s'installe dans la littérature française comme un de nos classiques. Philippe Muray l'est devenu le lendemain même de sa mort : je voudrais que Gaby le Magnifique connaisse cette postérité de manière anthume - il n'est plus à cette contradiction près. Que la gloire vienne le remercier avant qu'il ne tire son irrévérence. Classique et vivant.

Je prends prétexte de son dernier recueil, "Séraphin, c'est la fin !" pour enjoindre aux générations neuves de regagner sans plus tarder le camp de Matzneff : cet amoureux de Tintin qui nous éclaire Héraclite, ce collectionneur de tendresses penché sur les reliques de saint Cyprien de Carthage, cette âme sensuelle et lucide installée depuis 1962 dans les anfractuosités de notre temps sociétal, ce bernard-l'ermite très chauve aux allures de jockey raffiné pour qui Schopenhauer, Nicodème l'Hagiorite, Lucrèce, Nietzsche, et le capitaine Haddock sont des compagnons de route.

Ce qui fascine, chez Matzneff, ce n'est pas qu'il ait rencontré Kadhafi ou devisé d'amours juvéniles avec Mitterrand : mais qu'il ne plie pas ; qu'il et toujours et sans cesse, à l'aube de son crépuscule, impeccablement droit dans son être. Sa constance, éclairée de cette culture si sienne, de sa si implacable logique (le bon sens matzneffien,tout en raffinements infinis et rares altitudes, déclenche une jouissance décisive pour l'esprit), de son humour de mauvais coucheur mais d'excellent baiseur, fait de lui un écrivain tout à la fois inquiétant (au sens gidien du terme, au sens où il révèle, dévoile, fait voir sans masque ce qui est) et rassurant. Rassurant, oui : parce qu'il tient une permanence dans cette société qui méprise les écrivains ; il encaisse pour nous les coups que nous n'avons ni le temps ni la patience de prendre.

Deux textes sont majeurs dans ce nouvel opus parfait (il y a une perfection matznéffienne, savant flottement de rectitude et de flottement, de crispation et de lâcher prise, d'acharnement et de paresse) : d'abord, une apologie des pleurs - qui fait tant de bien à l'heure de l'universel ricanement : "Comme la pluie, comme les eaux du baptême, les larmes nous lustrent, nous purifient et nous régénèrent. N'ayons pas honte de nos larmes, car c'est ce qu'il y a en nous de divin qui pleure."

Ensuite, une lettre à Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, Académie qui, pour toute réponse à une aide financière substantielle (Gaby vit sur le fil du rasoir) l'a couronné d'un prix doté de 3000 euros. "Madame, j'aurai soixante-treize ans dans un mois, j'ai publié trente-sept livres et je n'ai jamais reçu le moindre prix littéraire. Si vous scrutez votre coeur, vous reconnaîtrez que ce prix, qui honorerait un jeune auteur qui vient de publier un bon premier livre et que l'Académie souhaite encourager, a un je-ne-sais-quoi d'humiliant pour Gabriel Matzneff, pour un écrivain de mon âge (soixante-treize ans), de ma notoriété, qui a écrit les livres que j'ai écrits." Avec cette note de bas de page : "Quant aux dérisoires 3000 euros, je les claquai avec jubilation en moins de deux jours à l'hôtel Gritti de Venise, retournant ainsi en ma faveur une mesquinerie, la transformant en jouissance." Voilà pourquoi les générations futures et moi nous aimons Matzneff.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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