Les nouveaux Emiles de Gab la Rafale

Rentrée littéraire - La boîte à émiles de Gabriel Matzneff

Par Jean-Noel Mirande, Le Point, 25/01/2014

Un genre littéraire nouveau est arrivé : l'émile selon Gabriel Matzneff, soit l'oeuvre d'un franc-tireur qui n'est prisonnier d'aucune chapelle.

On croyait envolée à tout jamais la poésie de la lettre manuscrite. Émotion emportée par l'avalanche du courrier virtuel avec l'arrivée du troisième millénaire. Adieu, la lenteur de cette chère écriture, "portrait vivant" sublimé par Marceline Desbordes-Valmore et chanté par Julien Clerc ("Les Séparés (N'écris pas..)"). Il fallait l'audace de Gabriel Matzneff pour extraire de la mémoire vive de l'ordinateur la chaleur de ces courriels. Non seulement l'écrivain a créé un genre littéraire nouveau, mais il lui a donné un nom charmant : l'émile. L'émile donc complétera notre éducation épistolaire après l'usage du billet, de la missive ou du poulet envoyé à l'être aimé.

Un franc-tireur

Il est souvent question d'amour dans ce second volume des émiles de Gab la Rafale, mais tous les sujets y sont abordés, car la vie est un tout. Du bon usage de la politique aux conseils diététiques, ces envois numériques instantanés convoquent la brièveté et la rapidité. Une flèche lancée qui ne manquera pas sa cible. L'auteur a repris le surnom que lui donnaient ses camarades de régiment : Gab la Rafale tire plus vite que son ombre contre la bêtise et les conformismes. Une nature constante depuis son entrée dans la vie littéraire, il y aura un demi-siècle l'an prochain, qui le conduit hors des sentiers battus.


Prisonnier d'aucune chapelle, Gab le magnifique est un franc-tireur contre les égarements d'une politique étrangère en Syrie et en Libye. Les bellicistes et les angélistes reçoivent leur paquet, et le monde selon Matzneff fait fi de toute idéologie aveuglante. S'il ne pardonne pas à Jean-Luc Mélenchon "les paroles ignobles, et imbéciles, qu'il a prononcées à la mort de Soljenitsyne", il salue néanmoins "le disciple des stoïciens favorable au suicide assisté". Gabriel Matzneff connaît son histoire de France et nous rappelle que le candidat de l'extrême gauche "s'est trompé sur un point : le droit du sol, loin d'être une invention récente (...), appartient à une tradition de la monarchie. Depuis le XVIe siècle, qui naissait en France était sujet de Sa Majesté le roi de France. C'est le jacobinisme nationaliste d'après Valmy qui y a mis fin."

Un anxieux insouciant

La social-démocratie est l'une de ses cibles favorites. S'il est sérieux dans ses brusques chagrins, Gabriel Matzneff n'oublie jamais de rire lorsqu'il dénonce les "tourtes molles" ou les "quakeresses" à l'air martial drapées dans leurs certitudes. Un sens de l'humour vivifiant qui manie avec panache l'art de la critique et le poil à gratter. L'écrivain retire le faux nez des puissants, partisans de l'ordre moral. Une dérision franche, partagée jadis avec son ami François Mitterrand lors de la campagne pour la présidentielle de 1965. Lui faisant remarquer qu'être propriétaire d'une maison en plein Paris donnait droit à la mention "HP" dans le bottin mondain, le candidat de la gauche répliqua : "Ne le dites pas à Georges Marchais !"

Le bon sens est là, au détour de chaque émile, et l'église est replacée au milieu du village. Qu'il soit dans le registre intime ou public, Gabriel Matzneff nous capte et ne nous lâche jamais en si bon chemin. Il réactive en nous la circulation d'une pensée parfois engourdie. Pour lui : "Un homme véridique est un homme qui dérange." Cela lui rappelle Guy Béart chantant : "Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté." L'existence passionnée de cet "anxieux insouciant", comme il se qualifie lui-même, est sujette aux variations de l'humeur, mais son énergie vitale circule en haute tension. Par un coup de pied donné au fond de la piscine, nous remontons à la surface et nous respirons d'avoir lu le livre d'un amoureux de la vie.

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