L'archange aux pieds fourchus

Les passions de Gabriel Matzneff

Par Michel Marmin, Eléments, n°45, 01/01/1983

"L'enthousiasme est le privilège des âmes sensibles, au lieu que l'incapacité d'admirer est un signe irréfragable de médiocrité." Cette phrase, extraite de "L'archange aux pieds fourchus", donne le ton de ce troisième tome du journal de Gabriel Matzneff, dont on attend la prochaine réédition, augmentée, de ses "Poèmes pour Francesca", chez Alfred Eibel. Erudit, écrivain, voyageur, Matzneff incarne, à contre-courant des modes intellectuelles et du parisianisme littéraire, l'esprit de liberté propre à l'artiste européen.

"Oser appeler les choses par leur nom, c'est un premier pas vers la libération de l'esprit." Cette pensée, écrite au hasard d'un voyage en Algérie, Gabriel Matzneff aurait pu la mettre en exergue de L'archange aux pieds fourchus, son journal des années 1963 et 1964, journal dont la lecture est une leçon constante d'indépendance intellectuelle. A travers cette lecture, en effet, se dessine le portrait d'un écrivain dont tout l'effort tend vers la liberté et l'intégrité, qui sont sans doute le bien suprême, et quasi inaccessible, auquel l'homme de qualité puisse prétendre : "Mes pensées personnelles, pour insuffisantes qu'elles soient, m'importent plus que celles des autres, écrit Matzneff. De même que je ne confie à personne le soin de faire l'amour à ma place, je me soucie fort peu de penser à travers la tête d'autrui. Je suis le contraire d'un voyeur. Je ne vis pas par procuration."
Il serait vain de dresser ici le catalogue des sensations, des impressions et des pensées dont ce journal est l'expression buissonneuse et... buissonnière. Ce qu'il convient de souligner, en revanche, c'est la rectitude, la clairvoyance et la simplicité avec lesquelles Matzneff considère les êtres et les choses. Faut-il le rappeler, Gabriel Matzneff est le contraire de l'écrivain parisien confiné dans les lambris de l'intelligentsia, et le contraire encore, aussi surprenant que cela puisse paraître à ceux qui ne l'ont pas lu, de l'écrivain exclusivement préoccupé de son pauvre petit moi. Certes Matzneff, cela n'est un secret pour personne, parle beaucoup de Matzneff, et a fortiori dans un ouvrage comme celui-là. Mais s'il parle tant de lui-même, c'est en tant que centre d'une expérience large, ouverte et singulièrement réelle du monde.
Ce n'est évidemment pas Narcisse qui écrit : "Il y a encore des pays perdus où jamais les touristes ne mettent les pieds et où les aventuriers friands de descentes de rivières, de châteaux en ruine et d'expéditions en forêts peuvent s'ébattre librement. Grâce à Dieu, il y a encore des terres à explorer, des fruits à cueillir, des êtres à aimer, des trésors à découvrir, des solitudes à savourer, une vie passionnante à vivre..." Et ceci : "L'enthousiasme est le privilège des âmes sensibles, au lieu que l'incapacité d'admirer est un signe irréfragable de médiocrité."
Disciple de Jean-Louis Foncine (pour les "pays perdus"), mais encore de Hergé, Gabriel Matzneff a suffisamment voyagé pour ne pas se poser quelques questions sur "les bienfaits de notre belle civilisation occidentale", pour citer le sinistre Gibbons du Lotus bleu, et ne pas réprouver "cette rage d'imposer aux autres sa façon de vivre et de penser, ses coutumes, ses moeurs." Les pages consacrées à son voyage en Algérie, en avril 1964, sont à cet égard des plus roboratives : "Depuis que je viens en Algérie, j'ai entendu cent fois l'histoire des Arabes qui, installés dans un "grand ensemble" à l'européenne, ont mis de la terre dans la baignoire pour y planter des légumes et ont attaché la chèvre à la chasse d'eau. D'ordinaire, ceux qui racontent ce genre d'anecdote le font pour railler les indigènes. Désolé, mon cher, mais c'est vous qui êtes indécrottable, et je donne raison aux Arabes. Les H.L.M. - cette merveille du génie occidental - conviennent peut-être aux habitants de la porte de Vanves ; elles ne correspondent assurément pas aux besoins réels de ceux de Tizi-Ouzou."
Au demeurant Gabriel Matzneff, et sa critique de la "civilisation" occidentale n'en a que plus de poids, témoigne de son attachement à la langue française (cd. tel chapitre de ses admirables Passions schismatiques) et à la culture européenne, attachement d'autant plus profond, d'autant plus religieusement cultivé, que l'une et l'autre n'offrent plus guère, aujourd'hui (c'était au début des années soixante !), que le spectacle caricatural de leur décomposition. En Tchécoslovaquie, où il est boulversé par un art de vivre, de simples manières d'être chez nous oubliées, Matzneff fait cette observation : "En France, les enfants de ma génération n'auront connu que l'Europe d'après la Libération, l'Europe américanisée... Ici, je découvre, mise en hibernation par le stalinisme, l'Europe européenne..."
Devant ce journal (dont L'archange aux pieds fourchus constitue la troisième livraison après Cette camisole de flammes et Vénus et Junon), le lecteur mal informé sera peut-être tenté de craindre que Gabriel Matzneff ne se trouve un jour noyé dans le flot quotidien de ses "passions schismatiques". A ce lecteur, il n'est que de recommander son précédent ouvrage, Ivre du vin perdu, dans lequel toutes ces passions, toutes ces perceptions, toutes ces expériences, sont métamorphosées en une puissante vision romanesque, dont l'extraordinaire vitalité organique a significativement échappé aux distributeurs de prix littéraires. Et après, ce lecteur comprendra mieux pourquoi "l'artiste qui ressent avec force la solitude de l'homme, sa difficulté d'être, et qui les exprime dans son oeuvre, peut fort bien être dans sa vie quotidienne un garçon qui aime à rire et à s'amuser."

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