Mais la musique soudain s'est tue

Gabriel Matzneff : «Vivre m'amuse moins»

Par Thierry Clermont, Le Figaro, 05/02/2015

À l'occasion de ses cinquante ans de carrière littéraire, l'écrivain publie ses journaux intimes depuis 1976. Le dernier volume, qui couvre les années 2009-2013, est moins flamboyant que crépusculaire.

Se regarder vivre, penser, sentir, observer, considérer et dater… Voilà plus de soixante ans que Gabriel Matzneff tient son journal intime, dont la première publication remonte à 1976. Vérité de l'âme, sincérité du cœur, chez lui, l'intime a toujours relevé du privatissimum, celui de ses amours nombreuses et tumultueuses, celui de ses fidèles amitiés. Il le dit lui-même: «Tout mon journal est celui d'un grand pécheur…»

Ce nouveau volume tranche sur les précédents. Nous sommes loin de l'habituelle et tenace pétulance de «Gab la Rafale», loin de la fougue ardente qui animait les milliers de pages noircies jusque-là.

Affaibli par la maladie et «les misères morales et physiques de la vieillesse», à soixante-seize ans, Matzneff regarde autant son passé qu'il fixe son présent, sans pour autant tourner le dos à l'amour et à la gourmandise de la vie. Et «l'invincible attention intérieure de mon esprit», pour reprendre le mot de Vigny, qu'il admire, est toujours bien présente ici, mais troublée par la mélancolie et la sombreté. En juin 2011, il note: «Vivre m'amuse moins.»

Le fil de ses jours est marqué par l'amour charnel de ses amantes (Gilda, Géraldine, Anastasia, Marie-Agnès…), la lecture de ses maîtres (Schopenhauer, saint Augustin…), de Mme du Deffant, qu'il prend plaisir à citer, la redécouverte de la correspondance de Flaubert.

Il n'en reste pas moins attentif à la marche du monde. Comme le disait Hector Bianciotti dans les années 1980, Matzneff «ne cesse de soutirer à l'actualité des indignations réjouissantes».

On le retrouve à Marrakech, à Rome en solitaire, à Venise (à plusieurs reprises), à Gênes, Naples (et «son air rapicolant», découverte en 1999), à Zagarolo (près de Rome), à Bruxelles, à Saint-Pétersbourg, en Suisse où il apprend la mort de Kadhafi, qu'il avait toujours soutenu, depuis leur rencontre en 1975. D'autres morts hantent ces pages: Soljenitsyne, les cinéastes Mario Monicelli et Dino Risi, Gunter Sachs…

«Un journal, pour moi, c'est la vie à bout portant», confiait-il, il y a quelques petites années. Ça n'a jamais été aussi vrai.

Parallèlement, neuf ans après Voici venir le Fiancé, Matzneff publie un nouveau roman, La Lettre au capitaine Brunner, à la fois chronique familiale et hymne à l'amitié où, dit-il, «j'ai voulu exprimer tout mon univers sensible». C'est l'histoire de Nil Kolytcheff, qui s'interroge sur les raisons du suicide de son cousin Cyrille, près de quarante ans auparavant. Cyrille, dont le père avait eu maille à partir avec la justice au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en raison de ses liens avec l'occupant nazi et un certain Alois Brunner, Hauptsturmführer SS et commandant du camp de Drancy…

À signaler également la publication au format poche d'un de ses livres majeurs, son dictionnaire philosophique baptisé Le Taureau de Phalaris, manière d'autobiographie à travers plus de 200 entrées, allant de l'adolescence au zénith, en passant par le bonheur, le dandysme, la folie, l'icône, la littérature, la miséricorde, la patrie, le temps, la tendresse. Un exemple, à propos de l'écriture (article «Musique»): «C'est mon amour de la langue française qui, j'en ai la conviction, fait que mes intempestives caracoles sont accueillies avec bienveillance par des lecteurs qu'elles pourraient à bon droit scandaliser»…

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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