Un galop d'enfer

Dandy de grands chemins

Par Dominique Jamet, Le Quotidien de Paris, 05/11/1985

"Mon actuelle vie érotique :
1. - maîtresses régulières : Pauline, Thanh, Jessica ;
2.- maîtresse régulière absente : Nadia ;
3. - maîtresses occasionnelles : Béatrice, Danielle, Marie-Ange, Geneviève ;
4. - flirt : Laurence (qui, j'espère, passera bientôt dans le paragraphe n°1) ;
5. - filles que j'ai commencé à draguer, sans qu'il ne se soit rien passé entre nous : Anne et Dominique (l'une et l'autre à SOS Enfants), Laetitia, et les deux petites Portuguaises, Isabel et Maria.
J'ai certainement oublié quelqu'un. Si un nom me revient, l'ajouter à la liste.
A chaque instant, cette liste peut se modifier : départs, arrivées, c'est le lot de toute vie aventureuse."


Ainsi notait Gabriel Matzneff dans la nuit du 29 et 30 octobre 1977, sur son petit carnet, et son journal intime 1977-1978 qu'il publie aujourd'hui sous le titre "Un galop d'enfer", est constitué pour l'essentiel des épisodes amoureux, c'est-à-dire érotiques, de cette "vie d'aventures" au jour le jour, à la nuit la nuit, auxquelles se mêlent des déjeuners littéraires, des notes de lecture - Bossuet, Saint-Jean Climaque, Dostoïevski, Schopenhauer, Gonzague Saint-Bris - de brèves méditations sur la vie, l'amour, le grain de la peau des jeunes filles et des petits garçons, la capacité d'oubli des femmes et la mort, le tout ponctué par le son des cloches carillonnant les grandes fêtes religieuses à l'Eglise russe de la rue Daru ou de Sainte-Geneviève-des-Bois. Ce qu'il y a de plus orthodoxe dans la vie de Gabriel Matzneff, c'est assurément la liturgie.
La piscine Deligny, l'appartement du Quartier Latin, les cures diététiques à Crans-sur-Sierre, les restaurants parisiens, les jeunes filles en fleur - limite d'âge 25 ans - les petits garçons de moins de quinze ans, exclusivement à l'étranger, et donc les voyages de plaisir, véritable symphonie en la mineur, à Tunis, à Manille. "Je ne fais rien d'autre que draguer, baiser, manger et boire..." De quoi vit, dans le luxe et l'otium, Matzneff, archange aux pieds fourchus, prince aux semelles trouées, apparemment pauvre comme Zob ? Des droits d'auteur, des piges aussi maigres que lui, le reliquat d'un ancien héritage lui permettent-ils vraiment de mener à son gré cette vie inimitable qu'il nous décrit avec tant de complaisance ? C'est ce que nous ignorons. Mais comment vit Matzneff, c'est ce dont, au moins en apparence, il ne nous laisse rien ignorer, livrant en pâturage à la curiosité de ses nombreux admirateurs le détail intime de son existence. Impudeur ? Ce mot n'est pas, le livre refermé, le premier qui vient sous la plume, si scabreuse que soit une façon d'être, de paraître et de vivre aux limites de la légalité, en marge d'une société qui s'étonne de voir étaler tranquillement tant de "turpitudes", d'ordinaire si soigneusement dissimulées. Naturel, plutôt, dans la mesure même où la pose est naturelle chez le dandy qui, cheveux aux vents (ceci n'est qu'une image), la main dans l'ouverture du gilet, feint de ne pas entendre les chuchotements et les ricanements de la foule qu'il a provoquée.
Maintenant, pourquoi vit Matzneff ? Cette question l'obsède, que nous reléguons habituellement dans les débarras de la conscience, là où nous n'aimons pas mettre les pieds. Quelle frénésie le pousse, d'un corps à l'autre, d'un plaisir à l'autre, d'un paradis à l'autre, incapable de ne pas succomber à des tentations au devant desquelles il court ? Le Diable, probablement. De là des crises de remords, de repentir, brèves. Soufre, même pour le Démon, s'écrit parfois avec deux "F". Car cet hédoniste croit à l'Enfer dont les flammes délicieuses lèchent son corps nu. Rien pourtant, ni la réprobation des vertueux, ni les derniers avertissements avant exclusion qu'il s'adresse à la fin de chaque trimestre n'empêchent le cavalier seul de repartir au galop, al peur en croupe.
Trois peurs tenaillent en effet Matzneff. La première, que d'aucuns jugeront frivole, est la peur de vieillir, c'est-à-dire de grossir. Viande ou légumes ? L'ange des maudits entend se présenter, le plus tard possible, devant son créateur le ventre plat, à son poids de forme : 60 kg pour 1,82 m. La deuxième peur, lancinante, est de voir la vie, ou le journal intime, dicté par la vie, écrit en marge de l'oeuvre à venir, dévorer l'oeuvre même. La troisième peur est la pire. "Je suis, je le crains, en train de devenir fou". Alors revient à la charge la vieille hantise du suicide qu'un mal suscite, qu'un mot éloigne. "Votre logique est celle d'un fou, mais votre syntaxe est si rigoureuse que vos lecteurs ne s'en aperçoivent pas", lui écrit la jeune Maria le 23 novembre 1978. Il n'en faut pas plus pour que le soleil se lève et brille à nouveau, au-dessus des lits, des doutes, des passades : "J'ai une confiance absolue dans mon destin d'écrivain".
Certains, qui consentent de plus ou moins bon gré que la littérature et la morale n'ont rien à voir, ont pourtant du mal à admettre que la justice ne s'intéresse pas de plus près aux écrivains immoraux. Vieux débat où s'affrontent les lois, qui sont faites pour tout le monde, et les lois particulières que se donne l'artiste. La seule condamnation qui affecterait Matzneff, et il prend garde de l'encourir, concernerait son style. Moine styliste, ermite en littérature, l'auteur du "Défi" entend vivre en toute liberté, et ne met de la rigueur que dans son écriture.

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