Un galop d'enfer

Gabriel Matzneff entre le Graal et le guilledou

Par Michel Marmin, Marianne, n°1, 30/11/1985

Ce que j'aime le plus chez Gabriel Matzneff, c'est qu'il reste totalement lui-même, à savoir libre, indépendant, fier, mais aussi drôle, simple et amical, dans l'extraordinaire tourbillon des sensations, des expériences, des bonheurs et des souffrances, des goûts et des dégoûts que charrie sa tumultueuse existence. C'est d'ailleurs pourquoi il empêche de dormir tant de médiocres et d'envieux, à qui toute supériorité et toute vitalité sont insupportables. Gabriel Matzneff, lui, brûle sa vie au pluriel, avec une allégresse que traverse parfois un sentiment tragique incandescent. Car c'est cela, la supériorité de Gabriel Matzneff : obéir simultanément, et avec la même passion "schismatique", à ses désirs les plus contraires et les plus fous sans jamais se perdre, être à la fois Don Juan et Tristan, courir le guilledou et quêter le Graal sans jamais se départir de cette lucidité, de cette sévérité envers lui-même qui confèrent à son journal intime une profondeur morale très exactement exemplaire. Gabriel Matzneff moraliste ? Eh bien oui, et même de la plus belle espèce. Il est d'ailleurs singulier de voir de quelle incompréhension est souvent l'objet, depuis une vingtaine d'années, cet homme ensemble multiple et intègre, et qui, aux yeux de ceux qui le connaissent bien ou le lisent attentivement, demeure un modèle d'équanimité. Que n'a-t-on dit de lui ! C'est toutefois à la ridicule accusation d'égoïsme et de narcissisme que je voudrais répondre. Mais après tout, "Un galop d'enfer" y répond très bien tout seul. Ce journal des années 1977 et 1978 contient en effet quelques-unes des pages les plus attentives, les plus respecteuses et les plus délicates qui aient jamais été écrites sur les femmes, même sous les dehors de la plus extrême dureté, et telle est la générosité aristocratique de Gabriel Matzneff que de ne savoir vivre que pour aimer et pour admirer, quitte à essuyer de terribles mécomptes. J'allais oublier : "Un galop d'enfer" est un livre magnifique, d'un grand écrivain et d'un homme d'honneur dont la plume change en or tout ce qu'elle effleure, et qui transfigure son existence sans jamais trahir la vérité des êtres et des choses, et surtout sans jamais se trahir lui-même.

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