Un galop d'enfer

Matzneff. Le vert purgatoire

Par Michèle Bernstein, Libération, 02/01/1986

Dans les années 50, deux jeunes gens littéraires et belges, ayant bu un grand coup de Leiris, décidèrent d'écrire tout, absolument tout, plus de faux-fuyants, mort aux semi-vérités, fi de la discrétion ! Et d'envoyer leur bulletin polycopié, chaque semaine ou chaque mois, à l'intelligentsia bruxelloise. Je me rappelle que leur confidentielle notoriété s'en accrut d'autant, mais que leur vie sentimentale accusa une chute verticale. Ah oui, disaient les filles, je ferais bien l'amour avec toi, mais alors, tu vas l'écrire ! Grand envol de jupons vers des lits moins compromettants.
Cela pour dire qu'on ne saurait trop approuver Gabriel Matzneff de garder cet écart d'une dizaine d'années entre la rédaction de son journal et la publication de celui-ci. (Un galop d'enfer couvre les années 1977-1978). Car lui aussi, son projet est de tout révéler : "... faire de chacun de mes livres (...) un micro-univers où apparaîtraient mes zones d'ombres et celles de lumière (...) et cela non par souci autobiographique, mais par désir de créer un oeuvre qui soit véridique, et totale, sans camouflage ni mensonge." Donc, ses plus jeunes conquêtes parisiennes, une quinzaine d'années à l'époque, sont maintenant de vieilles dames de vingt ans et plus ; comme le temps passe, et comme les amours de Matzneff passent avec lui !
Je n'ai pas gardé le compte - autant que d'anges peuvent danser sur la pointe d'une aiguille orthodoxe - des jeunes filles qui se succédèrent dans son coeur et le plus souvent dans son lit au cours de ces deux années. Sans oublier les jeunes femmes (mariées), mères de trois enfants (pourquoi pas ?) et les très jeunes garçons (mais ceux-là, plutôt dans les pays, Afrique du Nord, Philippines, où ce commerce, aux deux sens du mot, est ouvertement établi). Y a-t-il plus éclectique que Matzneff ? Il se voit - "un végétarien qui mange de la viande, un athée qui est toujours fourré à l'église, et un hétérosexuel qui aime les petits garçons..." Je n'en ai pas gardé le compte, et au fond lui non plus, ce n'est pas ce cochon d'Henri Brûlard additionnant, cochant la liste des femmes qu'il avait ou n'avait pas baisées (il ne lui manquait, à l'époque, qu'une calculatrice de poche). Mais je fais une rapide évaluation : Matzneff, qui fait dans le sentiment, a dû beaucoup plus souffrir de toutes ces rencontres, de toutes ces ruptures, qu'aucune des jeunes personnes impliquées, prises séparément.
Grand méchant loup, vil séducteur ? Pas du tout. "Q'ai-je à voir avec Don Juan ? Celui-ci est un dur, et moi un tendre ; celui-ci est un salaud, et moi je suis très gentil." Facile à proclamer, pensez-vous... Pourtant, c'est vrai. A chaque coup de foudre, imperméable aux contradictions qui s'accumulent, il s'exclame, je n'en ai jamais connu de plus belle, plus intelligente, plus sensible... En chaque petite amante, il cherche une égale, une partenaire idéale. A l'une, il écrit, puis il note : "Ce qu'il y a de mieux dans cette lettre, c'est la ponctuation. Si Marie-Elisabeth est tant soit peu sensible à la musique et à la respiration de la langue française, elle devrait promptement tomber dans mes bras." Elle a quinze ans, Marie-Elisabeth, ses parents, probablement, lui disent d'aller se laver les mains avant de se mettre à table, et ses professeurs l'écrasent à coups de crayon rouge dans les marges. A une autre Marie-Claude, pour son quinzième anniversaire : "Les êtres intelligents et sensibles sont mal à l'aise dans une société souvent grossière : c'est le drame de la supériorité. Mais ne te laisse pas grignoter par la mélasse de la vie quotidienne..." Voilà très exactement ce que pensent les filles de quinze ans, mais à part Matzneff, quel adulte les encourage ? Au fait, Matzneff est-il adulte ?

Viellir. Voilà bien le problème, l'enfer matznévien. Dans ce journal, fourre-tout par définition, quelle place est donnée aux exercices, massages, bronzages, cures ! Recettes de diététique, même une liste des vitamines ! On rit ? On rit un peu. Après tout, face à ces fruits verts, c'est la moindre des délicatesses de ne pas se présenter comme un vieux dégoûtant. Autre sujet de base : Matzneff, le plus grand écrivain de sa génération. Ce qui s'explique, si cela ne s'excuse guère, à considérer l'ensemble des littérateurs qu'il fréquente. Et de grandes envolées pour rappeler que lui, il n'est ni vaniteux, ni imbu de lui-même (tu parles !) "Y a-t-il beaucoup d'hommes de mon âge, et de ma notoriété..." ou "Jacqueline Piatier doit déjà se mordre les doigts d'avoir fait appel à l'explosif ambulant que je suis." Enfin, last et not least, le grand thème de son appartenance à l'Eglise orthodoxe, l'un des mystères de la religion, je crois. Bref, tout ce qu'il faut pour prouver qu'il est bien snob, mégalo, réactionnaire, en gros, ce que chacun sait, et que peut-être au fond il sait lui-même. Mais je m'en fiche. Quelque part, il écrit : "Il y a entre un roman fabriqué (...) et un roman né d'une brûlure intérieure, la même différence qu'entre des oeufs de lump et du béluga". Il a raison. Son coeur c'est du caviar.

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