Elie et Phaéton

La rupture du libertin

Par Jacques-Emile Miriel, Le Magazine Littéraire, n°291, 01/08/1991

Ce nouveau volume du journal intime de Gabriel Matzneff Elie et Phaéton constitue la suite de Vénus et Junon, (éd. Table Ronde, 1979) et qui couvrait les années 1965-1969 de la vie de l'écrivain. Matzneff hésitait alors entre Vénus (les charmes du libertinage) et Junon (le mariage chrétien). On sentait cependant qu'il se préparait à franchir le pas, désireux de trouver un équilibre dans sa vie privée afin de se libérer de la vaine agitation de sa vie de célibataire. Chrétien orthodoxe, il pensait également trouver dans cette union l'incarnation de l'amour du Christ et vivre cette aventure avec la femme qu'il aimait, Tatiana. En effet, Elie et Phaéton, journal des années 1970-1973, débute par leur mariage à Londres, selon le rite orthodoxe.
A cette époque, Matzneff prenait largement part à la vie de son temps : il s'occupait des émissions télévisées sur l'orthodoxie, il était le brillant chroniqueur de Combat. Seulement, face à cette situation nouvelle où son mariage l'a mis, et dont il n'avait pas complètement mesuré l'ampleur, il est très vite amené à se poser des questions sur lui-même. "Aurais-je tant de mal à renoncer à ma vie célibataire et libertine ?", se demande-t-il. Car Matzneff entend, malgré son mariage, demeurer un homme libre. Il vit quelque peu séparé de sa femme, ne l'emmène pas avec lui lorsqu'il voyage et la trompe avec une certaine régularité. La lucidité, qu'il met au-dessus de tout, et qui du reste lui fait tenir ce journal, l'amène à des attitudes et des pensées qu'il veut rigoureuses : "Je n'ai pas le goût pour le scandale, mais je préfère le scandale à l'hypocrisie" écrit-il. C'est ce "scandale" que la société ne lui pardonnerait pas car la société gère les individus de telle sorte qu'elle leur interdit toute conduite "immorale". La société veut que l'ordre règne, le mariage qu'elle institue est un de ses moyens pour parvenir à ses fins.
Or, ce que Gabriel Matzneff montre fort clairement, c'est qu'un artiste a toujours tendance à transgresser ces lois établies, et que, par conséquent, le mariage, phénomène de régulation sociale, est une entreprise extrêmement douteuse quand il n'est pas vécu dans une absolue clairvoyance. Matzneff rapporte le propos de Montherlant, sur Byron, qui disait que "la haine qu'il (le créateur) inspire est l'horreur instinctive qu'éprouve le monde pour le génie, quand il ne compose pas". Et Matzneff veut tout sauf composer. Et en réalité c'est bien pour cela qu'il a peur du mariage : il voudrait d'une part que son mariage réussisse, et d'autre part sauvegarder son indépendance. "Je dois veiller, écrit Matzneff, à rester moi, à ne pas me diluer dans notre vie à deux."
Il a besoin de la complicité de Tatiana. Mais tout à coup, Matzneff sent que cette femme change peu à peu ; qu'elle révèle son véritable visage une fois qu'elle est parvenue à se faire épouser : "Ce n'est plus l'adolescente que j'ai aimée, et épousée, mais une adulte, une inconnue, qui pose sur moi un regard critique, hostile, sans amour." Matzneff tombe de haut, et doit se rendre à l'évidence. Nous touchons là un point crucial dans la thématique matznévienne. Son amour de l'adolescence est battu en brèche, lui qui avait épousé, ou cru épouser, une adolescente éternelle, se retrouve avec une adulte dans laquelle il ne reconnaît pas l'enfant qu'il a aimée. Ainsi Matzneff n'accepte pas la règle que la société impose à tous, singulièrement dans le mariage. Matzneff recule devant "l'âpre réalité". A quoi être fidèle, à son désir ou à ce que la société des hommes recommande ? Matzneff répond sans hésiter : à son propre désir, évidemment. C'est pourquoi également il n'hésite pas à faire entrer une troisième personne dans le couple qu'il forme avec Tatiana, le jeune et très beau Mike, dont tous deux tombent amoureux. Au lieu de les unir dans des liens plus étroits, cette intrusion va concourir à briser leur union.
Au fil du temps, Tatiana se métamorphose en quelqu'un qui ne correspond plus à ce que Matzneff recherche chez une femme : "Elle n'a plus ces joues rondes, ce frais visage que j'aimais", se lamente-t-il. Maintenant Tatiana s'éloigne, influencée par ses "amies" du MLF qui lui disent que son mari l'empêche de s'épanouir. Matzneff note : "La femme-enfant, la petite fille douce, a définitivement cédé la place à une militante féministe, incroyablement dure, agressive". Matzneff demande le divorce. Il ne veut plus que cette femme porte son nom. Par rapport à l'Eglise il pose la question : "Toute cette construction autour du sacrement de l'amour ne serait-elle pas une imposture, une duperie ?" C'est bien ici que tout bascule, dans la vie de Matzneff : "Nous sommes des victimes de l'idéalisme chrétien, écrit-il. Si nous devions divorcer, je romprais à l'instant même avec l'Eglise". Non seulement il rompra avec l'Eglise, mais aussi, dans une certaine mesure, avec la société. Ses amis orthodoxes voient d'un mauvais oeil ce divorce, et en effet son divorce met Matzneff au ban de la société à laquelle déjà il n'appartenait plus beaucoup.
Elie et Phaéton est une précieuse clef de l'oeuvre entière de Matzneff. En publiant ce livre, c'est avec courage qu'il met son coeur à nu, et montre comment il est devenu un libertin qui va jusqu'au bout de son libertinage. "Je suis content d'être seul, écrit-il, vraiment seul, et donc vraiment libre."

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