Elie et Phaéton

Gabriel Matzneff : les années d'exaltation

Par Philippe de Saint-Robert, Non identifié, 01/01/1991

Gabriel Matzneff poursuit, depuis une quinzaine d'années, en marge d'une oeuvre de romancier et d'essayiste, la publication d'un journal intime commencé à l'âge de seize ans et dont les premières pages publiées remontent à 1953. Ce journal lui a valu de nombreux lecteurs, et quelques ennemis : ces derniers se sont manifestés, tout particulièrement, lors de la publication, l'année dernière, de "Mes amours décomposés", et du coup le tirage a monté. Matzneff pourrait donc légitimement souhaiter que l'on continue à l'engueuler. Comme les critiques vivent sur leur lancée, cela ne manquera pas, et cependant ils auront tort : "Elie et Phaéton", qui va de 1970 à 1973, est le "Journal" de Gabriel Matzneff certainement le plus fort et le plus émouvant.
Le retard mis à sa publication s'explique précisément par une retenue à quoi Gabriel Matzneff ne se contraint pas toujours. La confession, ou la confidence plutôt, ici, n'en prend que plus de force. Ces années sont en effet celles où l'auteur a connu une sorte d'exaltation qui l'ayant porté au-delà de lui-même, ne pouvait, en retombant entre tragédie et dérision, que le laisser profondément blessé. Ainsi, celui qui se nomma lui-même l'"archange aux pieds fourchus" tenta, dans les années ici décrites, de concilier l'amour, le mariage et la religion - ce qui était beaucoup pour un être si apparemment contradictoire, c'est-à-dire toujours tenté par par le risque, ou tenté tout court.
Tout, chez Gabriel Matzneff, est singularité, c'est-à-dire d'une intenable liberté : un goût immodéré des êtres qui rend tout attachement douloureux, un christianisme "tout à son ivresse byzantino-slave, éclaircie par la syntaxe française" (selon un défunt critique), des idées politiques certaines mais à contre-courant des banalités reçues, une sexualité dont la fantaisie réussit à être mal tolérée en un temps où tout est permis, ce qui est un comble.
On ne peut raconter l'histoire d'un amour qui est déçu parce qu'on se déçoit soi-même : c'est une chronique très vive, très forte, pleine d'illusions et parfois de cruauté, qu'ici nous livre Gabriel Matzneff. C'est aussi une aventure où Dieu, otage des passions, garde le dernier mot en dépit de la violence iconoclaste à quoi se livre notre pèlerin égaré au point de confondre les chemins de l'enfer avec ceux du ciel.
Ajoutons que cette chronique du mariage du ciel et de l'enfer est aussi celle de nombre d'événements traversés et parfaitement rendus. Ces trois années correspondent, en effet, au triomphe du pompidolisme : le gaullisme s'éloigne sans être officiellement renié, et le drame qui ne se dénoue pas au Proche-Orient, alors que la paix était encore possible, occupe beaucoup les voyages et les réflexions de l'auteur. Disons qu'à cet égard, si tout ce qu'il note alors apparaît aujourd'hui comme d'une insoutenable actualité, c'est que l'on pouvait encore s'exprimer il y a vingt ans avec une relative liberté, qui n'est plus même concevable aujourd'hui. Dommage. Mais on se lave ici la cervelle à relire quelques considérations libres.
Curieuse époque que la nôtre en effet, où l'esprit critique décline jusqu'à sombrer tout à fait et où il n'est plus de liberté que passée à la moulinette du toc médiatique, mais un toc qu'on dit étincelant des chromes de la démocratie. C'est sans doute à cause du mélange des genres qu'il pratique constamment que Gabriel Matzneff, en dépit des jalousies qu'il fait naître et des indignations convenues qu'il provoque autant qu'il les subit, arrive à survivre en tant qu'écrivain et à imposer par feinte son style de vie et son genre d'expression, en dépit de la gêne qu'il provoque. Ce phénomène rarissime, en une époque où tant d'intellectuels parlent au nom de l'oeuvre qu'ils n'ont pas pris le temps d'écrire, mérite d'être salué et entouré de quelque considération, pour le moins. Matzneff est en tout le cas unique, aujourd'hui, d'un écrivain parvenant à créer une mode - la sienne - en prenant toutes les modes à revers.

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