La passion Francesca

La Passion Francesca

Par Yves Dolé, Les Informations Dieppoises, 05/06/1998

La hargne des bigots (nouveaux et anciens) contre Matzneff est indigne. Elle est le signe d'une civilisation qui ne croit plus en elle-même. L'écrivain sent le soufre ? Mais voyons, la vraie obscénité c'est Canal + (si "branché !") avec son idéologie "sympa", le tutoiement obligatoire, les films pornos en famille et la coupe du monde de football comme horizon unique (comme la pensée du même nom).
Maître Thierry Lévy préface cette partie du journal de l'auteur (1974-1976). D'abord il met les points sur les i : "Je ne suis pas de ceux qui mettent les oeuvres de l'esprit (...) à l'abri des souliers sales de la police (...). Pour moi, l'impunité de Matzneff se situe à une autre hauteur, celle de l'amour." Voilà ! Enfin sur l'aventure matznévienne il a ce mot juste : "A chaque mot, à chaque ligne, il met la vie en balance avec l'oeuvre". Pas de vie sans oeuvre. Pas d'oeuvre sans vie. Faire de beaux livres avec de la vie : c'est ce que l'on est en droit de demander à la littérature. Et toute grande oeuvre vient de la liberté absolue, sinon ce sont des livres "que c'est pas la peine" disait Paulhan.
Sa passion pour la jeune Francesca, Matzneff la décrit avec des mots exacts, crus. On ne décrit pas la violence de l'amour avec d'autres mots car sinon on fait de mauvais livres ou pire, une mauvaise action, car on travestit le réel, on le nomme mal. Et c'est ajouter du malheur dans le monde qui en fournit bien assez comme ça tout seul.
L'amour, donc. Mais qui se souvient encore de ce que c'est ? Le plus beau, le plus pur, le plus violent des sentiments. Les deux amants emportent le lecteur avec eux, au paradis de la volupté, des délices du coeur et du corps, mais aussi dans l'enfer de la névrose, de l'hystérie et de la culpabilité après la trahison.
Le style de Matzneff est toujours le même : nu, exact, clair. Son texte est gorgé de pensée, de sperme et de larmes. Il nous parle directement du plaisir fou, de l'enivrement des sens, mais aussi évidemment de ce qui est tapi au creux de l'amour - l'affrontement à l'autre : méfiance, exaspération, lassitude.
Plutôt que de grands mots sur la culture, la démocratie, la tolérance et je ne sais quoi encore, les journaux devraient publier des extraits de l'oeuvre de Matzneff (et d'autres classiques). Ils inoculeraient ainsi le DOUTE et le BON GOÛT dans nos coeurs, et l'on aurait peut-être la chance de voir diminuer le nombre grandissant des nouveaux barbares...

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