L'Archimandrite

L'Archimandrite de Gabriel Matzneff

Par Luc Estang, Le Figaro Littéraire, 22/12/1966

Le principal intérêt de ce roman - intérêt renforcé par l'opportunité oecuménique - est de nous renseigner sur la vie religieuse de la communauté orthodoxe en France. A cet égard, les personnages, encore que M. Gabriel Matzneff les ait certainement voulus "représentatifs", importent moins que les questions dont ils débattent.
Celui qui donne son titre au livre est le plus insignifiant, sauf à le voir tenir le rôle de repoussoir. L'archimandrite Spiridon est un grotesque. L'auteur le traite de "grand eunuque du sérail ecclésiastique", et ses confrères, "qui sont entre eux presque aussi méchants que littérateurs", usent à son encontre d'un langage encore plus vert. C'est un petit bourgeois français, Jules Boulard, entré dans la confession orthodoxe parce qu'il a supputé pouvoir y faire carrière à moindres frais que dans son Eglise d'origine. Sa singularité - elle touche à l'intérêt que j'ai dit - réside en ceci : alors que les Français (de plus en plus nombreux, paraît-il) convertis à l'orthodoxie veillent à manifester son universalité en ne se laissant ni russifier ni helléniser, l'archimandrite Boulard, lui, se veut grec et, dans la paroisse parisienne où les offices sont célébrés en français, il s'obstine à nasiller dans l'antique langue liturgique.
Il s'est acquis une réputation de canoniste. Il brigue sans vergogne l'épiscopat. Il conçoit son sacerdoce comme un fonctionnariat et même comme un "boulot" dont il entend que les soucis n'excèdent pas le temps qui lui est réservé.
C'est précisément hors de ce temps que les plus graves soucis sont débattus : chez Paul et Nadejda Herman, un couple au zèle un peu excité, mais sympathique. Ancien avocat, Paul se destine à la prêtrise. Sa femme et lui sont Français d'origine russe, et ils se feraient volontier les gardiens de la tradition chère à l'intelligentsia émigrée.
Mais ils doivent compter avec leurs coreligionnaires français de souche - tel que le père Philippe Carderie, marxiste converti - qui parlent aussi bien au nom d'une jeunesse orthodoxe totalement coupée de ses racines slaves et n'en ayant cure.
Aussi se pose la question d'un aggiornamento de l'orthodoxie. Plus gravement encore, dans le mêmes esprit que le récent concile, mais en des termes plus hardis, on discute sur la nécessité de débarbouiller le christianisme de tout ce qu'il n'est pas "ni une sagesse ni une sociologie". Le père Carderie a recours à des formules limites quand, dénonçant justement le "moralisme", il lui oppose "l'immoralisme foncier de l'Evangile" et prône non le renoncement, mais la transfiguration des passions par la foi dans le Saint-Esprit. C'est, comme on le voit, l'antipharisaïsme poussé à l'extrême.
Tous ces débats, que je schématise, M. Gabriel Matzneff les mène tambour battant ; ce qui ne va pas sans mérite. Ils sont plus parlés que vécus. Mais attendez.
Ils justifient la mention "roman théologique" proposée avec un point d'interrogation par l'éditeur de L'Archimandrite. Une autre mention, avec un point d'interrogation également, lui est accolée : "roman érotique". Là, c'est beaucoup trop suggérer.
Certes, le véritable héros de l'histoire, un jeune homme du nom de Cyrille Razvratcheff, apparaît en proie au démon de la chair. Il a commencé tôt, il a dû fuir un scandale dans lequel était impliquée une mineure, il a vécu les derniers soubresauts de l'Algérie française, et son retour à Paris, en 1964, défraye la chronique de la communauté.
Aux Herman, il se prétendra assagi. Nous saurons vite qu'il n'en est rien. Mais que la conduite du personnage soit d'un "érotique" ne signifie pas que M. Gabriel Matzneff ait écrit "un roman érotique". Tant pis pour ceux qui seraient déçus !
Reste que le cas de Cyrille s'articule fondamentalement avec la théologie évoquée d'abord. Par la même occasion, le monde de l'othodoxie s'articule sur celui des irréductibles de l'Algérie française - pour lesquels l'auteur n'est pas tendre.
En effet, le séducteur s'éprend de Béatrice, une "ravissante idiote" appartenant à ce milieu. De quelle nature est cet amour ? "Erotique" toujours. Il n'empêche pas la souffrance ; ni la mort.
Cependant, on comprend que Cyrille meurt non pas d'amour, mais "d'inaptitude au bonheur". Le père Carderie, qui lui doit sa vocation, ne le met pas en face d'un choix "moral", mais d'un choix "spirituel". C'est à quoi ne peut se résoudre Cyrille, qui dans le même temps qu'il professe son attachement à l'orthodoxie et chez lui fait brûler la lampe devant une icône, se déclare "un sincère et loyal païen". Il reprend à son compte la réponse du démon de l'Evangile : "De moi aussi je puis dire que nous sommes plusieurs." Il refuse l'unité intérieure que la foi lui assurerait en dépit de sa débauche.
Ce conflit aussi, l'auteur le traite avec vivacité. Non sans des facilités d'écriture parfois, interpellant le lecteur ou intervenant pour des appréciations à l'emporte-pièce. Il y a du polémiste en lui qui trouve, au passage, la formule satirique heureusement ramassée. Telle celle-ci pour une réunion politique : "Soudain la salle entière se leva, l'orateur ayant prononcé le nom du maréchal Pétain qui formait alors, avec le pape Pie XII et le colonel Bastien-Thiry, la sainte trinité d'une extrême droite française dont le diable bicéphale était figuré par le général de Gaulle et le père Teilhard de Chardin."
Même dans le sérieux, on ne s'ennuie pas avec L'Archimandrite.

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