La passion Francesca

La Passion Matzneff

Par Christian Authier, L'Infini, 19/06/1998

Aimer les livres de Gabriel Matzneff en cette fin de siècle c'est à peu près aussi grave, aux yeux des inquisiteurs qui tiennent les rênes médiatiques, que de ne pas lutter matin et soir contre le ventre de la bête qui est - on le sait bien - toujours fécond. Cela fait longtemps que cet écrivain racé et inclassable tape sur les nerfs de l'ordre immoral qui prétend dicter nos goûts et nos pensées. A plusieurs reprises, une bande d'imbéciles et de malhonnêtes a tenté de le réduire au silence par des procès en sorcellerie. Au nom des bonnes moeurs, une certaine gauche morale incarnée par "Le Monde" - notre "Pravda" - aurait bien vu l'auteur des "Moins de seize ans" et de "Nous n'irons plus au Luxembourg" croupir dans une quelconque Bastille. Ayant échoué, nos censeurs ont décidé d'appliquer une méthode plus efficace encore : l'embargo médiatique. La dernière oeuvre de Matzneff, "La passion Francesca" son journal 1974-76, n'échappe pas à la loi du silence. Alors que chaque gribouillage du moindre histrion journalistique nous vaut des pages entières de dithyrambe dans les gazettes (voir à ce propos l'indécent concert de louanges autour du dernier et pitoyable roman de Françoise Giroud !), les livres de Matzneff ne suscitent au mieux qu'indifférence polie ou notule en bas de page. Pourtant, de son "Dîner des mousquetaires" (fabuleux recueil d'articles) paru en 95 à son plus récent essai "De la rupture" en passant par ses rééditions ou encore ce journal inédit, Matzneff n'a jamais sombré dans l'apathie et continue d'édifier l'une des oeuvres les plus singulières et les plus puissantes de son temps.
"La passion Francesca" est "l'histoire d'un amour fou, de l'assassinat de cet amour fou et de la destruction morale d'un homme par la jeune fille à qui l'unissait cet amour fou." comme le résume l'écrivain dans l'avant-propos. Au début du journal, Francesca a quinze ans, Matzneff une vingtaine d'années de plus. Ce récit pourrait être ennuyeux s'il ne nous permettait pas d'accéder à deux choses rares : un style et une sensibilité. Comment un artiste comme Matzneff peut-il vivre et survivre dans une société dominée par les masses et le mauvais goût ? "Il y a de sales cons que Thomas Mann et Visconti font ricaner. C'est très joli la démocratie, mais on se dit parfois que les grandes oeuvres se méritent et qu'il y a une catégorie d'imbéciles qui ne devraient pas avoir droit à la beauté." déplore cet aristocrate qui a toujours su préserver sa farouche liberté contre tous les embrigadements.
Entre l'amour fou et l'oubli de soi dans le libertinage, l'écrivain s'interroge : qu'est-ce qu'une existence nécessaire ? Si Matzneff écarte la tentation du suicide c'est sans doute parce que son pessimisme lucide est plus fort que ses illusions. Il sait qu'il s'agit de "savourer l'instant présent tout en étant prêt au pire". "Je n'aime pas assez la vie pour supporter autre chose que le bonheur" écrit-il encore. Alors il traque chaque chaque instant susceptible de lui apporter le détachement et l'équilibre indispensables à son exigence d'écrivain. Sans compromission, sans reniement : "Jamais je ne pactiserai avec cette société de larves. Plutôt crever."

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