La passion Francesca

Passion et béatitudes

Par Christopher Gérard, Antaios XIII, 01/07/1998

“Du point de vue social et littéraire, votre solitude est extrême. Votre originalité risque de vous coûter cher”.
Jacques B. à Gabriel Matzneff, 29 octobre 1974.

Voilà que nous revient Gabriel Matzneff avec La Passion Francesca, ses Carnets Noirs des années 1973-1976. Il y narre par le menu la passion qu’il éprouva pour une jeune beauté, chaude garce et caractère impossible. En bon latiniste, Gabriel Matzneff s’est souvenu de l’étymologie du mot passion, que le Christianisme a bien gardé en mémoire: patior, je souffre. Car des souffrances, il en endure, point trop stoïquement. Les grincheux parleront d’impudeur, les jaloux d’immoralité et les néo-inquisiteurs prendront un malin plaisir à citer l’un ou l’autre passage soigneusement tronqué. La belle préface de Maître Th. Lévy met en garde contre ce genre de tentation impure et, surtout, dresse un portrait très juste de notre archange: “pas d’arrière-pensées, pas de calculs, rien que de la passion irritable. Des caprices, de l’instabilité parfois jusqu’au cynisme, mais aucun coffre-fort ni tricherie. Il en devient même impotable, comme une eau trop claire pour ceux qui n’ont pas assez soif”. Très juste en effet, foi de témoin: le cher Gabriel ne peut que désorienter conformistes et cagots. Ses manies d’homme libre l’empêchent de frimer et sa solitude, recherchée il est vrai - elle est la condition de son talent -, le dessert dans un monde où l’argent, les réseaux sont tout. Sa passion pour Francesca est examinée, disséquée, jour par jour, heure par heure, avec un soin maniaque. Nous suivons pas à pas dans leur affrontement, une guerre sans rien de froid qui oppose l’écrivain, souvent bien naïf, et son amante, un modèle de volonté de domination, poussée jusqu’au délire: “je vous sucerai le coeur et le cerveau, comme on boit du coca-cola avec une paille. (...) Vous êtes en mon pouvoir, et pour y échapper, votre coeur devra saigner des larmes et des larmes de sang”. On aura compris à lire ces lignes écarlates que la petite capricieuse, si elle est douée pour la volupté, est un monstre d’autoritarisme. La victime, dans cette histoire, est bien le vilain monsieur, toutefois sauvé par l’écriture et par un reste d'instinct de conservation qui lui fait larguer les amarres à temps. Gabriel Matzneff nous donne en effet une belle leçon, un peu malgré lui: fuyons la passion, mes amis, - ce “véritable cyanure” -, fuyons ces femmes nocturnes, possessives et destructrices. Le paradoxe est de voir cet égoïste accepter de souffrir mille tracas: “le fond de mon caractère, c’est un goût forcené de la destruction, heureusement tempéré par mon extraordinaire égoïsme”. Heureusement, il reste les livres et les amis. Pour les maîtres, Tonton Arthur, Plutarque et Juvénal, sans oublier Casanova. Et les complices: des mousquetaires, Philippe de Saint-Robert, par exemple, ami comme Matzneff de Montherlant, qui, dans le Figaro-Magazine du 6 juin 1998, souligne le courage du solitaire du Vieux Paris. Ce qui frappe, à la lecture de ce livre déplaisant, - car le spectacle d’une telle passion est tout sauf plaisant -, c’est cette jeunesse de coeur, cette fermeté d’écriture. Dieux merci, Sa Très Haute Noblesse garde intactes son espièglerie, sa légèreté. Oui, il faudra penser à le béatifier, ce singulier paroissien!

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