Les Soleils révolus

Un forçat de l'amour

Par Philippe Sénart, Le Figaro, 26/04/2001

Il y a dans Gabriel Matzneff un chrétien orthodoxe, le lecteur des Pères de l'Eglise, celui qui entretenait doctement de saint Basile les intellectuels radicaux-socialistes, et un Romain de la décadence ; il allait prêcher Pétrone aux dames patronesses de l'émigration russe. En lui s'affrontent, comme dans les quatres premiers siècles auxquels il déclare appartenir, Dionysos et le Christ. Peuvent-ils cohabiter ? Le dernier volume de son Journal, Les Soleils révolus, dont le titre est emprunté à un poème d'Aragon, a trait aux lointaines années 1979-1982. Il y est emporté par un tourbillon, que dis-je, une tourmente érotique où Dieu semble s'être tu.
Gabriel Matzneff a évoqué dans Le Galop d'enfer, journal des années 77-78, la période lumineuse de sa vie d'où il a tiré son beau roman, Isaïe réjouis-toi, alors qu'il pouvait espérer vivre en paix avec lui-même, assouvir dans le mariage sacramentel son désir d'unité, de vie régulière. Mais, divorcé, il a été chassé de ce paradis à peine entrevu à la lueur des cierges et dans les vapeurs d'encens par une conjuration d'anges pervers qui l'ont précipité dans des aventures casanoviennes, loin de sa Terre promise, vers quels gouffres... "Serais-je damné ? Vais-je sombrer ?", s'écriait-il à la face du Dieu qui avait réjoui sa jeunesse et qui risquait de désespérer sa viellesse. Le "galop d'enfer" avait dès lors commencé.
Gabriel Matzneff a écrit dans Ivre du vin perdu, son roman contemporain des Soleils révolus : "Nil Kolytchev avait naïvement plongé dans le sublime, mais le sublime l'ayant rejeté sur la grève, aujourd'hui, cadavre spirituel, figuier stérile, il se consacre persévéramment à ses plaisirs et n'a plus pour règle unique que la félicité ou la mort." Dieu se tait désormais, mais "pérore, parle d'abondance".
Happé dans la tourmente des Soleils révolus, que peut éprouver Gabriel Matzneff ? Il fait le compte de ses folles amantes, il en a jusqu'à huit, elles se succèdent d'heure en heure dans son lit, l'y assiègent, ne lui laissent même pas reprendre son souffle. C'est l'inlassable et morne répétition des mêmes gestes érotiques. Montherlant, au temps des Voyageurs traqués, écrivait qu'il aurait eu besoin de "dix mille sexes". Gabriel Matzneff n'en réclame que "mille". Son ami Philippe de Saint Robert a raison de lui dire qu'il est un "forçat de l'amour". Il doit, pour trouver le repos, le temps d'écrire un peu, quitter Paris, fuir aux antipodes. Cette tourmente, d'où ne peut naître que le tourment, a dévasté sa vie. Hergé lui écrit : "Aujourd'hui, votre vie, c'est un chaos."
Nil Kolytchev n'avait le choix qu'entre la félicité et la mort. Dans Les Soleils révolus, Gabriel Matzneff est hanté par la mort. Il a quarante ans. Il donne ses instructions à son éditeur, si elle survenait brusquement. "La mort me fait peur, où que je sois", écrit-il. Gabriel Matzneff, comme Guizot à Pauline de Meulan qui se mourait, a dit dans un autre de ses journaux qu'il lisait à ses amoureuses le Sermont sur la mort de Bossuet. C'était pour leur rappeler que tout feu retombe en cendres. Que recueille-t-il dans ces Soleils révolus, sinon les cendres de vains feux de joie.
La femme, cette drogue dure, dit Gabriel Matzneff. La "prend-il" contre l'obsession de la mort ? Pour s'en délivrer, il a subi, acharné à s'infliger le supplice multiquotidien de l'amour, le martyre par la volupté. Mais dans le désert spirituel des Soleils révolus, sous cette épaisse couche de cendres, pourra-t-il, "figuier stérile", en tirer les fruits ? Dans la pompe triste dont il entoure le corps supplicié qu'il a tant chéri, il éclate brusquement, plusieurs fois, en sanglots. Il ne sait pourquoi, dit-il.
Dieu qui se taisait, le sait.

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