Les Soleils révolus

Matzneff, M. le Maudit

Par Gilles Martin-Chauffier, Paris Match, 01/04/2001

Les années passent, puis les décennies, et Gabriel Matzneff continue de publier son journal. Ces jours-ci sortent les années 1979 à 1982. Ce garçon est toujours un peu étourdi de lui-même. On le comprend : il aura passé sa vie à batifoler aux heures de bureau. Pour un Français comme moi, qui fait l'amour une fois tous les 36 du mois pendant dix longues minutes, le nombre de ses galipettes est tout simplement stupéfiant. Agnès, Maria, France, Isabelle, Marie-Elisabeth et des quantités d'autres se croisent dans l'escalier de son immeuble. Ce sont souvent des lycéennes. Il leur représente l'amour comme une sorte d'activité scolaire, matière délicate qui réclame des cours particuliers et des professeurs consciencieux, comme lui. Par en haut et par en bas, par-devant et par-derrière, aucun chapitre du programme n'échappe à sa vigilance. Je vous rassure : ce n'est pas lubrique pour autant. C'est plein de tendresse et le prof veille à ne pas ressembler à un vieux libertin. En matinée, il va chez Carita s'offrir quelques soins de beauté ; l'après-midi, il entretient son hâle à la piscine Deligny ; ne parlons pas de sa ligne : personne ne la suit de plus près que lui. Dès qu'il dépasse 65 kilos, il part s'isoler dans une espèce de clinique diététicienne suisse. Sa silhouette lui importe autant que ses points-virgules - c'est dire ! Par ailleurs, il n'enseigne pas que l'amour à ses élèves. Il rédige avec elles leurs dissertations et, au lit, heureux, au lieu d'allumer une cigarette comme vous et moi, il lit volontier à voix haute quelques pages de Saint Jean Chrisostome, ou de Pascal, ou de Bossuet. C'est dire qu'il demeure très chrétien. Il assiste aux vigiles à Saint-Basile et, pendant l'hexapsalme, le regard en promenade parmi les icônes, sa pensée vagabonde de la petite Marie-Elisabeth au dualisme platonicien. Si ses pensées dégagent une odeur d'encens qui sent le soufre, c'est plus fort que lui.
Qu'entends-je murmurer au loin ? Les ligues de vertu, peut-être ? Toutes ces gamines de 16 ou 17 ans au bras d'un don juan quadragénaire, ça choque. Passe encore de trouver Casanova en Pléiade, mais pas question qu'il invite nos filles à dîner. Comment ne pas comprendre cette émotion ? Même "Le Monde", ce journal si circonspect, a fini par confisquer à Matzneff se chronique hebdomadaire. Certaines plumes du quotidien ne supportaient plus d'être couchées à côté de son stylo. La pédophilie fait peur. C'est un des derniers tabous. A force de la frôler sans cesse, Matzneff s'est retrouvé dans la peau de M. le Maudit. S'il ne l'a pas volé, c'est quand même bien triste. On devrait avoir plus de respect pour les derniers sauvages qui vivent sans la télévision. Le monde pourrait bien s'écrouler que les journées de ce prétendu corrupteur s'écouleraient encore entre liturgie, bon repas, amour et lecture des classiques antiques. Or, que serait Paris sans ce genre d'énergumènes anachroniques, érudits, cocasses, provocateurs et charmeurs ? On ne devient pas une des capitales du monde avec des Bouvard et des Pécuchet. Il y faut d'abord et surtout quelques écritures précieuses et précises capables de se hisser jusqu'à l'imparfait du subjonctif pour rappeler que le verbe "être heureux" n'a de sens qu'au présent. Ainsi donne-t-on du grain à moudre aux tartufes et aux grands inquisiteurs, sans qui le spectacle ne serait pas complet. Il y a toujours eu un enfer dans les bibliothèques. Matzneff, qui adore rôtir au soleil, s'y trouvera peut-être très bien. Et pas question de le plaindre. Le climat du paradis est réputé, mais côté fréquentations, on s'amuse certainement plus chez les damnés.

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