Les Soleils révolus

Ivre du temps gagné

Par Hugo Marsan, Le Monde des Livres, 17/08/2001

Vingt ans plus tard, Gabriel Matzneff publie quatre années de ses carnets intimes.

Gabriel Matzneff est un auteur classique et sa belle écriture n'est que l'instrument docile d'une quête éperdue de la vérité. Plus qu'une paradoxale réhabilitation ("En quelque sorte, mes carnets noirs me diffament ; ils me font paraître beaucoup plus mauvais que je ne le suis"), son oeuvre témoigne d'un unique désir : maintenir et exalter une certaine idée de soi et de la solitude.
N'en déplaise au diariste et à ses contempteurs, ce qui nous captive n'est pas l'inépuisable et récurrent défilé de jeunes filles amoureuses de l'homme de quarante ans, ni les performances sensuelles complaisamment recensées d'un "Don Juan (?) ontologiquement oisif ", pris au piège des rendez-vous galants. Nous fascinent davantage sa volonté de ne dévier en rien d'un mode de vie planifié dès ses vingt ans ("plus un artiste est grand et plus il est enfermé dans son univers singulier, prisonnier de ses idées fixes"), et la conscience aiguë de sa différence et de son isolement.
Matzneff refuse le "retour en force de l'ordre moral" mais s'impose une morale personnelle rigoureuse : "Ce que les critiques appellent mon goût de la provocation n'est que ma volonté d'aller au bout de moi-même, de ne jamais me mentir à moi-même, d'écrire des livres qui soient le véridique miroir de mes passions, de ma vie, de mon expérience des êtres et du monde". Pourtant, cachés sous les aveux des transgressions habituelles, des fantômes veillent, qu'il faut refouler par la multiplication des "attachements" sexuels et l'obsession d'en remplir ses "carnets". Le temps qui enlaidit les autres ne doit pas avoir de prise sur lui. Et si "Tatiana et Francesca ont brisé le moule", le renouvellement permanent des jeunes personnes sauve le personnage Matzneff des souffrances de la passion.
Matzneff s'est fait naître adulte et définitivement jeune. Dans les marges sont refoulées l'enfance et la famille. Tout changement de programme est exclu. L'écrivain Matzneff a créé un être unique, sans passé, sans postérité, sans modèle. Ce que n'analyse pas le Journal, c'est pourquoi le séduisant Gabriel est en osmose avec l'univers des adolescentes. Corps mince et glabre régulièrement massé, peau douce soigneusement entretenue, à cent lieues de la lourde virilité conquérante et inquiète, il est le double de ses amantes, un tendre porteur de pénis, jaloux de leur féminité naissante.
Il ne succombe à aucun maternage, parle abondamment des règles des jeunes filles, devient facilement objet sous leurs caresses, bannit tout interdit sexuel, ignore les autres hommes, ces affreux hâbleurs couverts de poils, que ses compagnes d'un été finissent par épouser. Il est l'éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s'accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n'est responsable que de leur plaisir. L'ange Gabriel croit vaincre le temps, mais l'écrivain Matzneff traverse seul la nuit où rôdent les Parques. Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu'il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu'au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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