Les Soleils révolus

Gabriel Matzneff le mozartien

Par Michel Marmin, Eléments, 01/09/2001

Gabriel Matzneff écrirait sur les pois de senteur ou sur les naines blanches que ses livres n'en seraient pas moins délectables. Son écriture possède en effet cette mystérieuse faculté d'entortiller irrésistiblement le lecteur dans ses arabesques, ce qui, au XIIIe siècle, eût probablement fait sourciller les docteurs de l'Eglise… Il est vrai que l'"archange aux pieds fourchus" ne laisse pas de mêler aisément l'odeur du soufre à celle des encens… Son journal des années 1979-1982, Les soleils révolus, évoque une sorte de continuum musical fondé sur le tissage extrêmement subtil, mais absolument naturel, de la langue la plus châtiée, la plus rare, voire la plus recherchée, et d'un langage direct, vivace, cru et souvent très drôle.

Le fanatisme et le terrorisme de l'Ancien Testament

Toutefois, Gabriel Matzneff nous parle moins de pois de senteur ou de naines blanches que d'adorables jeunes filles dont les figures amoureuses composent une étourdissante sarabande : "La langue française est avec l'amour, mon seul rempart contre le désespoir et la folie". C'est suffisamment dire que, chez lui, l'hédonisme est moins une fin que le moyen de n'être point écrasé par un sentiment tragique qui affleure presque à chaque page, et la manifestation d'une rébellion permanente contre les arrêts du destin. Le carpe diem est un exercice qui requiert une haute discipline philosophique, athlétique et pratique, mais la quête de l'instant miraculeux peut conduire au paradis terrestre : "… j'explose dans la bouche de Pascale et, presque aussitôt, le chant du muezzin qui appelle à la prière s'élève dans le silence de la nuit." Le sacré, c'est la vie, écrit-il aussi (je cite de mémoire), et Gabriel Matzneff de vomir conséquemment l'Ancien Testament : "Ce fanatisme, ce terrorisme, quelle horreur."
Les journaux intimes n'ont souvent ni queue ni tête (ce qui, d'ailleurs, ne les prive pas nécessairement de charme). Ceux de Gabriel Matzneff, c'est le moins que l'on puisse dire, n'en manquent pas - au sens propre comme au figuré ! Plus sérieusement, disons qu'ils ont toujours un sens, car articulés autour d'un axe d'airain. Dans Les soleils révolus, cet axe est double, formé ensemble par sa passion pour une juvénile et géniale Marie-Elisabeth, et par la gestation, l'écriture et la parution de ce qui demeurera peut-être comme son plus beau roman, Ivre du vin perdu (1). C'est donc une riche matière, vivante et profonde, que tisse la très mozartienne musique de Gabriel Matzneff. Elle invite à quelques réflexions.
Contrairement à ce qu'une lecture superficielle de ses livres, et de celui-ci tout particulièrement, pourrait faire accroire, Gabriel Matzneff ne saurait être identifié au mythe de Don Juan, nonobstant la fascination tenace que le dramma giocoso de Mozart et Da Ponte exerce sur lui. Il n'est rigoureusement rien de cynique, et encore moins de cruel, dans sa frénésie de conquête amoureuse. Si Gabriel Matzneff effeuille la marguerite, c'est tout simplement parce que cet immense sentimental a un cœur d'artichaut. Et quand il a un mot un peu dur pour telle de ses amantes, c'est généralement parce que la créature s'est oubliée : "cette petite hurluberlue s'est fait opérer les seins, qu'elle jugeait trop gros ! Un vrai crime contre soi !" Non, ce n'est pas à Don Juan que fait penser Gabriel Matzneff, mais bien plutôt à son cher Casanova et plus encore, ce qui n'a guère été remarqué, me semble-t-il, au Jean-Jacques Rousseau des Confessions : "Une jeune fille amoureuse est inquiète, et donc pesante. Si je n'aime pas qu'on me pèse, je n'aime pas davantage qu'on se détache de moi. La passion m'agace, mais l'indifférence me pique. Je suis décidément une heureuse nature". Cette sincérité, cette lucidité dans le regard porté sur soi, cette façon si franche de considérer les contradictions de son humaine nature, c'est tout ce qui nous fait aimer et Rousseau et Matzneff - avec ici un humour salutaire dont le premier n'était, il faut bien le dire, guère pourvu !

Il y a du Saint-Évremond chez Gabriel Matzneff

Mais par-delà Jean Jacques et Jean-Jacques, j'avancerai volontiers qu'il y a du Saint-Évremond chez Gabriel Matzneff. Dans l'édition princeps des Œuvres mêlées de cet admirable libertin (1698), je tombe sur ce dernier paragraphe d'une lettre adressée à une dame peut-être anglaise : "Le pouvoir d'une grande beauté justifie toujours les passions qu'elle sait produire ; et après avoir consulté mon jugement autant que mon cœur, je dirai sans craindre le ridicule, que je vous aime."
C'est déjà tout Matzneff !

(1) La Table Ronde, 1981 (repris en Folio n°1503)

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