Mes amours décomposés

Qui a peur de Gabriel Matzneff ?

Par Josyane Savigneau, Le Monde, 30/03/1990

Lorsqu'on aime un écrivain, tout de lui intéresse : ses journaux intimes, ses lettres, sa mégalomanie, ses naïvetés comme ses pensées graves, ses lâchetés comme ses moments de courage. C'est pourquoi le public que Gabriel Matzneff s'est constitué, en dix-neuf livres, lira avec passion le cinquième volume de son journal intime, Mes amours décomposés.
On retrouve dans ce journal, tout au long des années 1983 et 1984, les obsessions que Matzneff partage avec ceux qui font de la jeunesse, ou de son apparence, une vertu : la surveillance de son poids, de sa forme physique, de sa santé, de la souplesse de sa peau. On y retrouve surtout ce qui fait de Matzneff un personnage étrange, à une époque où le goût de la réussité professionnelle a tout envahi : le portrait d'un homme qui consacre la plus grande partie de son temps à sa vie amoureuse.
Gabriel Matzneff - qui avait la quarantaine dans les années que couvre ce volume - aime les très jeunes filles. Quinze ans, seize ans, dix-sept ans. Elles le lui rendent bien. Dans ce journal qu'il tient "n'importe où, dans l'autobus, en attendant quelqu'un, bref jamais à une table, à heure fixe", Matzneff décrit longuement ses amours, ses plaisirs, l'habileté de ses jeunes maîtresses. Il se plaît à rapporter aussi les querelles amoureuses, les rivalités, les "drames", dont il est, bien sûr, le centre, la victime, le héros.
Pourquoi publie-t-il ce journal ? "Parce que cela me fait plaisir, évidemment. Parce que je suis écrivain. Si j'étais peintre et si, comme tant de peintres l'ont fait depuis des siècles, je peignais mes petites amies, je les exposerais. Enfin parce que c'est très intéressant, ce journal. J'aime les journaux intimes. Tous. Les variations de poids de Byron et les chaudes-pisses de Flaubert me passionnent. J'aime les journaux intimes parce qu'ils tentent de fixer l'instant fugitif, de retenir cette vie qui s'échappe. Quelqu'un qui n'a pas le goût de son passé n'a pas le goût de son destin... Moi, je préfère mes romans à mon journal. C'est plus excitant. Mais beaucoup de mes lecteurs disent préférer mon journal intime."

La répétition amoureuse

On peut n'être pas de cet avis. On peut aussi ne pas aimer les journaux intimes. On peut ne pas s'intéresser à cet univers de la répétition amoureuse qui est celui de Matzneff et ne voir là qu'un document sur une forme de sensualité. Qui n'a rien de neuf, évidemment.
"Selon Fourier, écrit Matzneff lui-même, l'âge viril (de quarante-cinq à cinquante-quatre ans) est celui qui s'accorde le mieux avec le jouvencellat (quinze à dix-neuf ans) : "Si nous supposons qu'un homme de cet âge, exercé à séduire les femmes, courtise une jouvencelle de seize ans, sans expérience, il la charmera plus aisément qu'un jeune homme bouffi de prétentions..." (Manuscrits de Fourier, tome1, page 374)."
Quant à trouver cela scandaleux... Qui donc a peur de Gabriel Matzneff ? Ceux qui, peut-être, n'ont rien lu, rien vécu (cela commence à faire du monde...). Matzneff ne viole personne, ne force aucune de ces jeunes femmes à partager sa vie amoureuse. Si scandale il y a, il est bien plus dans l'incident qui a eu lieu, voilà quelques semaines, à la télévision, sur le plateau d'"Apostrophes". Personne n'a réagi quand une femme, Mme Denise Bombardier, a eu la sottise d'appeler quasiment à l'arrestation de Matzneff, au nom des "jeunes filles flétries" par lui... Découvrir, en 1990, que des jeunes filles de quinze et seize ans font l'amour avec un homme qui a trente ans de plus qu'elles, la belle affaire !
Il est plutôt rassurant de vivre dans un pays et à une époque où l'on est libre de publier Mes amours décomposés. Gabriel Matzneff, le tout premier, en convient : "Au dix-neuvième siècle, un écrivain n'aurait pas pu publier un journal intime tel que le mien. Baudelaire n'a pas publié Mon coeur mis à nu (1). Je ne suis pas un homme qui croit au progrès, amis je constate qu'aujourd'hui je peux publier ce journal de mon vivant." Aujourd'hui, certes, mais demain ?
Quand les journaux font des "dossiers" pour savoir si "la littérature peut tout dire", il faut commencer de s'inquiéter. Et lorsque les crimes racistes à répétition font moins de bruit à la télévision et dérangent moins la morale des dames d'oeuvre que les amours, nombreuses, voluptueuses, tendres et somme toute anodines d'un homme très pacifique, il est urgent de s'inquiéter.

(1) Mon coeur mis à nu, l'un des journaux intimes de Baudelaire, a paru en 1887, vingt ans après sa mort.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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