Mes amours décomposés

Journal d'un séducteur

Par Pascal Bontempi, Le Provençal, 05/03/1990

Gabriel Matzneff : archange ou démon ? Les deux, peut-être. Tour à tour archange aux pieds fourchus et diable angélique, ce séducteur impénitent nous livre avec "Mes amours décomposés" - chez Gallimard - le journal (1983-1984) de ses conquêtes menées à un galop d'enfer. Son crédo : "J'aime conquérir, séduire, charmer, fasciner." Il parvient ainsi à constituer un harem, digne d'un prince arabe, "peuplé de délicieuses maîtresses" avec lesquelles il s'adonne à des joutes érotiques dont il ne cache rien.
Paris ne suffit pas à son champ d'action. Il court de Marseille à Strasbourg aux rendez-vous qu'il donne à de jeunes lectrices qui demandent à devenir ses amantes. Ses séjours ajacciens, il les passe avec ses amoureuses du moment, et à rédiger aussi quelques chapitres de son admirable essai "La diététique de Lord Byron", au soleil, sur la terrasse de l'hôtel Fesch. De ses cahiers s'échappent des grains de sable. "Le sable des plages d'Ajaccio ! Le sable de mes amours avec Marie-Laurence !", note l'auteur.
Comment cet homme de désir ne se laisse-t-il pas dévorer par sa "diabolique" vie amoureuse ? Sans doute parce qu'il parvient à appliquer, tant bien que mal, une règle toute personnelle : "Le matin pour l'écriture, l'après-midi pour l'amour, le soir pour l'amitié."
Mais tout n'est pas rose dans l'existence de ce libertin. Il s'en faut de beaucoup. Gabriel Matzneff essuie des coups de cafard, traverse des périodes de désespoir extrême qui le conduisent au bord du suicide ; il lui arrive souvent de haïr très fort sa vie dissolue ; il a la nostalgie de la fidélité. Et il lui faut affronter les tempêtes que déclenchent les chasseurs de scandales (l'affaire du Coral, par exemple) et ceux qui veulent à tout prix abattre cet écrivain libre de toute attache matérielle, ce "clochard de luxe", comme il se proclame lui-même, ce mauvais sujet qui fait ses quatre volontés, qui emprunte les chemins interdits et raconte ses frasques sans pudeur. Ah oui ! plutôt mourir que de n'être pas totalement libre, totalement disponible pour l'"unum necessarium", s'écrit-il.
"Votre vie et votre oeuvre sont originales, au sens fort de ce mot, et c'est ce que la société ne supporte pas", lui dit François Mitterrand après un déjeuner à l'Elysée avec des écrivains.
Pour échapper à la meute, à la folie et à la mort, Gabriel Matzneff se sert du véhicule de l'écriture "coeur de la mémoire et mémoire du coeur", selon sa jolie formule. Le rythme de son journal intime nous fait penser à l'éblouissant film de Max Ophuls, "La Ronde". Son style nous emporte dans les tourbillons vertigineux de ses années donjuanesques.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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