Mes amours décomposés

Clochard de luxe

Par Hugo Marsan, Gai Pied Hebdo, 02/03/1990

Gabriel Matzneff est un homme de plume. Un écrivain mais aussi (et passionnément) un homme de plumard, de "plume", comme il l'écrit dans son journal : Mes amours décomposés qui couvre les années 1983 et 1984. Il est le type même de l'homme de lettres qui associe étroitement ses écrits et sa vie. Pour Matzneff, pas d'hypocrisie ! Il proclame bien haut ses amours et la place considérable qu'ils occupent dans une vie qui se donne pour idéal la fidélité à soi-même et la volupté.
Gabriel Matzneff partage son existence entre ses amours, les auteurs anciens, ses livres (il est en train d'écrire La diététique de Lord Byron), et ce que nous appelons oisiveté, chez Matzneff une véritable oeuvre d'art, une activité fébrile remplie de rendez-vous : jeunes personnes, dîners avec les amis (combien émouvant est le souvenir des soirées chez Guy Hocquenghem), cures de remise en forme, voyages aux Philippines, coiffeur, manucure, masseuse, piscine Deligny, gymnastique, ... Avec d'immenses ombres: la grande meurtrissure de l'affaire du Coral, une maladie pénible dont les urologues n'arrivent pas à le débarraser, la mort des amis.
Matzneff pousse à l'absolu le souci de soi qui est un somptueux hommage à la vie et l'acceptation de la pauvreté. La liberté n'a pas de prix : "Je me suis installé dans ce personnage de clochard de luxe qui est le seul qui me permette de ne pas déchoir." Il avoue : "je suis inapte aux responsabilités, inapte à la vie sociale, inapte aux autres."
Il ne se passe pas de journée sans que Gabriel ait plusieurs rendez-vous amoureux dans un chassé-croisé acrobatique. Pour Matzneff, la part capitale de la rencontre amoureuse est la séduction : "Oui, c'est vrai, ce que j'aime, c'est séduire (...) Seule la virginité des corps, des coeurs, des sensations me captive." Si l'on en juge par l'abondance des prénoms féminins qui caracolent dans son journal, les jeunes vierges ont la part belle.
Matzneff n'aime pas la comédie des longues attentes. Le "plume" recueille, très vite, le corps des amantes qui doivent savoir jouir sans restrictions. Matzneff ne mâche pas ses mots, avec élégance mais précision et le journal devient un lieu magique d'une comptabilité amoureuse exhaustive. De ce flot de jeunes filles en fleur, trois images dominent : Marie-Elisabeth, la plus fidèle, la plus sûre, la plus présente ; Marie-Agnès, experte, sensuelle, apte à deviner les plus scabreuses jouissances de son amant ; Marie-Laurence enfin, jeune beauté lesbienne qui se comporte comme Matzneff, lui tient la dragée haute et, outre sa grande beauté, a le privilège d'être une sorte de double, concurrent de Matzneff, une sublime perversion.
Ce qu'aime Matzneff, c'est la jeunesse des êtres qui lui laissent leur innocence et partent avec les premiers signes de la maturité. Les garçons ? Ils sont rares dans le journal. Plus nombreux à Manille qu'à Paris. Passe le lumineux Fabrice. Une tendresse violente qui utilise les mots de l'exaltation quasi mystique... "Fabrice, mon adorable petit garçon, jamais je n'oublierai ce divin après-midi du lundi 2 mai 1983, nos premiers baisers, nos premières caresses, la chaleur de ton corps contre le mien, le parfum de ta peau. Tu as quinze ans..."
Ce qui hante le journal et le couvre de ténèbres c'est, sans aucun doute, "l'affaire du Coral", cette machination qui étale avec complaisance et hargne ses calomnies : "Ce qui ne fait aucun doute, c'est l'intention de nous déshonorer, de nous perdre socialement, de nous pousser au suicide... Ceux qui ont imaginé cette sordide histoire de bordel de petits mongoliens à l'usage des pervers du Tout-Paris avaient un tout autre but : ils voulaient ma peau."
La peau d'un marginal, d'un homme hors des ukases d'une société sans passion, et qui a pour seul tort d'aimer le plaisir, d'aimer le donner et de l'écrire. L'affaire du Coral désigne ce que la loi toujours condamne : une éthique de vie qui fait fi des codes du plus grand nombre. "La jalousie sexuelle (d'ordinaire inavouée, inconsciente) des parents est la raison principale pour laquelle la philopédie ne sera jamais admise par la société. Jamais, jamais, jamais..."
Matzneff désabusé, Matzneff enraciné dans ses idéaux, Matzneff toujours fidèle à lui-même. Les carnets noirs du journal sont l'arme indispensable d'une vie où doit être sauvegardé, contre l'uniformité ambiante, le plus intime, le plus authentique, tout ce qui donne un sens à notre vie et nous rachète de l'horreur du temps qui passe.
Matzneff a quarante-sept ans. Il cherche cette vérité inaccessible que l'amour des jeunes semble nous faire entrevoir. En touchant leur chair nous accédons à un secret qui a partie liée avec notre propre enfance disparue et avec la leur à l'aube des découvertes. Ne nous étonnons pas si la musique de ce journal se joue entre la vie et la mort, la rencontre de Fabrice et la mort de l'ami Hergé, les vacances aux Philippines et la noyade mystérieuse d'Alexandre le pédophile, la beauté de Marie-Laurence et le souvenir poignant de Francesca. Un éloge de l'amour qui est un éloge de la mort, donc de la vie : "Ce que je cherche dans mon incessante quête des visages, des coeurs, des corps adolescents, c'est la tension, le tourbillon, l'inquiétude, le coeur qui bat la chamade, le tragique, la mort."

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