Calamity Gab

Calamity Gab

Par Florent Georgesco, La Revue littéraire, n°1, 01/04/2004

Le 4 décembre 85 fut une journée éprouvante pour Gabriel Matzneff. Marie-Agnès rencontra, au saut du lit, Anne, qui ne put rester seule avec lui sans que Marie-Elisabeth vînt tambouriner à la porte. Après une explication "sanglante" avec cette dernière au café, vite, remonter dans le "grenier" : voici Diane. Cris, larmes, plaisirs - sortilèges identiques. Plus loin : "Je songe à écrire un roman dont l'action se déroulerait durant les quarante jours du Grand Carême" (p. 259). Ce roman n'a pas, à ce jour, été écrit ; c'est malheureux. "Le libertinage comme vigilance métaphysique" : la belle formule de Sollers sur Matzneff est d'une justesse d'oracle. Nul mieux que lui ne sait mêler vaudeville et tragédie, exultation et désespoir, désirs des corps et désir de Dieu, non, comme ses zoïles le voudraient, par souci de flatter son image, mais en un mouvement unique dans notre littérature, qui est la marque inimitable de ce Journal, où chaque péripétie, chaque aventure, chaque pensée, enchaînées sur un tempo ensemble frénétique et souverain, met en jeu toute chose et lui-même. Que cherche-t-il ? Quel bonheur perdu, quelle justification ? Personne ne peut répondre. La quête elle-même est réponse, et cette langue comme ressuscitée du plus endiablé XVIII° siècle, ce style de feu - mais de feu calme et dansant plutôt que dévorateur. Car, ici plus que jamais, une étrange harmonie se dégage du tourbillon de jeunes personnes, comme si l'écriture, fût-ce celle, jaillissante, d'un carnet, devait être un démenti jeté, à mesure qu'elle déroule ses méandres, à la vie. "Je ne peux résister au torrent qui m'entraîne" (p. 277) : sa phrase résiste qui, dans sa parfaite fidélité au réel, porte néanmoins en permanence la nostalgie d'autre chose. Toute son oeuvre est traversée par une figure, la seule véritablement obsédante pour son lecteur, la figure toujours dérobée de l'enfant ultime, de la jeune fille qui l'arracherait à l'abîme et le réconcilierait. Mais parfois ce visage béni s'estompe. Calamity Gab est sans doute à cet égard le plus désenchanté des volumes du Journal. Personne ne vient. Dieu demeure caché. Les amours se succèdent, qui peuvent enivrer, mais l'ivresse est ici un autre nom de la folie qui, écrit Matzneff, "est ce qui me sauve du total désespoir, et de l'horreur, et du mépris que j'ai de moi-même" (p.56). Quand le salut est hors de portée, en accepter la grimace. Voilà dix ans que, Francesca (l'Angiolina d'Ivre du vin perdu) l'ayant trahi, il s'est abandonné à cette dérision du bonheur, à ce galop d'enfer dont la fin s'approche, encore insoupçonnée. La Prunelle de mes yeux qui, bien que publié en 93 (Folio), suit immédiatement ces pages, nous a montré comment l'amour, de nouveau, devait surgir et lui donner la force de se réformer, puis comment, à son tour, cet amour se briserait. Pour l'heure, il faut laisser s'accomplir l'inévitable. "Le temps s'écoule, tout change et rien ne change. Bientôt, ce sera ma vie entière qui sera derrière moi." (p.317). Une mélancolie souvent déchirante baigne ce livre qui, sous son titre "tendre et moqueur" (p.11), dessine le portrait d'un homme plongé dans ses ténèbres, et qui attend, sans plus l'espérer, que le jour vienne.


P.S. La Table Ronde publie simultanément un recueil de chroniques, Yogourt et Yoga, qui complète Le Sabre de Didi (1986), Le Dîner des mousquetaires (1995) et C'est la Gloire, Pierre-François! (2001), chez le même éditeur.

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