Calamity Gab

Il faut sauver le soldat Matzneff

Par Fréderic Beigbeder, Voici, 24/05/2004

Pardonnez ma colère. Ceci est le dixième et dernier tome du journal (pas du tout intime) de Gabriel Matzneff. Les trente-cinq premières années sont désormais publiées (1953-1987). L'année prochaine, cet auteur prolifique fêtera ses quarante ans de vie littéraire (son premier livre, le Défi, fut publié par les éditions de la Table Ronde en 1965). Or Matzneff vient d'annoncer qu'il cesserait de publier ses carnets noirs de son vivant, "vu les conditions atmosphériques". Il a ajouté, lors d'une atroce mise à mort audiovisuelle orchestrée par Michel Field (avec Constance Chaillet en guise de Denise Bombardier du Figaro Madame): "Publier mon journal fut mon Waterloo."
Je déplore personnellement beaucoup qu'il en soit arrivé à ce triste constat d'échec. Le journal de Matzneff est une des pièces maîtresses de ma bibliothèque. Il m'a appris à vivre, à lire et à écrire. Sans le journal de Matzneff, je n'aurais pas connu Byron, Casanova, Dumas, Schopenhauer, Sénèque ou Pétrone. Publier son journal de son vivant lui a coûté très cher mais il faut que cet homme sache qu'il a appris la liberté, la joie de vivre, le bonheur et la poésie à des dizaines de milliers de lecteurs et lectrices depuis quatre décennies. Tatiana, Francesca, Vanessa, Marie-Elisabeth sont devenues des icônes, transfigurées par son style vif et limpide. Je suis en colère parce que l'auteur d'Ivre du vin perdu, qui est la courtoisie faite homme, ne méritait pas d'être insulté par Constance Chaillet, l'immémorial auteur de Petits Agacements en tous genres (1998), les Petites Personnes (2000) et Notes de service (2002), dont seul le mari est intéressant. Je pense au suicide de l'ami de Matzneff, Henry de Montherlant, le 21 septembre 1972, et j'ai peur.
Je regrette que Calamity Gab n'ait pas eu la présence d'esprit de citer un autre de ses amis, Cioran, qui disait: "Plus un artiste est grand, plus il est prisonnier de ses obsessions." Faut-il rappeler l'existence de Nabokov, Thomas Mann, Gide, Ronsard, Dostoïevski, génies tous fascinés par la beauté de l'adolescence ? "Ils ont de la peau de saucisson sur les yeux", dit Matzneff dans Yogourt et Yoga, recueil d'articles qui sort en même temps que son journal d'adieu. Non, ils ne savent plus lire. Matzneff a tout sacrifié à l'art et à l'amour. Aucun écrivain français vivant n'a autant de courage et de cohérence (mis à part, peut-être, Albert Cossery). Ses contradictions (orthodoxe mais pécheur, diététique mais dépravé, infernal mais céleste, romantique mais libertin, janséniste mais épicurien) l'aident à oublier la mort. Il a compris qu'écrire est le seul moyen de rendre l'amour éternel. Calamity Gab, page 52: "Elle a déchiré mes photos? Elle a jeté mes livres à la poubelle? Elle vit avec un autre type? Nous ne nous reverrons plus jamais? Soit, mais ce qu'ensemble nous avons vécu continue de vivre, et de briller comme un soleil." Voilà.


Encart: Oh ! Mais qui es-tu, Gabriel Matzneff ?

Dominique Noguez le qualifie de "trésor vivant". Né en 1936 à Neuilly-sur-Seine dans une famille d'émigrés russes, Gabriel Matzneff est l'auteur de 33 livres qui font honneur à la langue française. Il a soutenu dans Combat les dissidents soviétiques à un moment (1963) où personnes ne se bousculait pour dénoncer le goulag. Il est l'un des premiers intellectuels français à s'être engagé pour le combat du peuple palestinien (dans le Carnet arabe, 1971). Il est surtout romancier (Isaïe réjouis-toi et Ivre du vin perdu figurent parmi les plus bouleversants romans d'amour du XXe siècle. Il tient son journal intime depuis l'âge de 17 ans. Il est également poète (Super Flumina Babylonis). Dès 1965, il résumait son oeuvre à venir: "D'ordinaire, nous ne sommes ni heureux ni malheureux: nous existons, voilà tout. Et puis il y a les minutes de bonheur, où nous écrasons les mots avec des baisers, et qui brillent dans la grisaille comme des escarboucles dans la nuit."

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