La prunelle de mes yeux

La cérémonie des aveux

Par Hugo Marsan, Le Monde, 26/11/1993

Gabriel Matzneff doit parfois être encombré du personnage qu'il laisse filer sur le devant de la scène au risque d'être occulté par ce double scandaleux. Il y a un certain courage à vivre ses passions à visage découvert, mais le danger aussi de se laisser supplanter par un rôle.
La prunelle de mes yeux est le dernier volume en date du journal publié par Gabriel Matzneff. Nous abandonnons aux censeurs sa célébrité sulfureuse et à l'homme lui-même ses manoeuvres de justification. Ce qui nous intéresse, c'est l'acte forcené de l'écrivain qui relate les faits et gestes (ce volume concerne les années 1986 et 1987) d'un individu obsédé par sa différence. A chaque ligne, un homme essaie de convaincre un lecteur récalcitrant du bien-fondé de ses actes, mais il fait sans compromissions ni capitulations, car, au fond de lui, le lecteur n'a plus de place. Ce qui nous fascine, c'est la liberté d'un homme seul qui raconte la déchirure d'une passion jusqu'à préférer la conquête à la victoire, l'anxiété au repos.
Journal après journal, Matzneff explique qu'il est un marginal, engagé sans répit dans des liaisons scabreuses qui grignotent sa solitude, la glorifient et l'altèrent ; une série d'aventures amoureuses dont il détecte le dénouement tragique dès leur naissance, mais qu'il réclame parce qu'il sait aussi que ses amours alimentent les livres à venir : "Ce qui justifie ma vie, affirme-t-il, ce qui me protège du désespoir absolu." Le Journal impose ses lois. Matzneff accepte la règle du jeu. Il enregistre l'éphémère, sans retoucher les émotions qui lui ont paru si intenses, mais qui, a posteriori, peuvent irriter ceux qui s'en croient exclus. C'est pourtant sa conviction de vivre un présent si magnifique qui nous trouble, six ans après.
Gabriel Matzneff remplit ses "carnets noirs" entre deux dates-clés. Le 13 mai 1986, il est à Manille et va rentrer en France, préoccupé par une neune fille, Vanessa, dont il est tombé amoureux. Le 22 décembre 1987, il clôt le volume que nous lisons dans l'avion qui le ramène aux Philippines. L'histoire "Vanessa" est finie. L'adolescente a quinze ans. Elle a commis la faute impardonnable de montrer sa jalousie, de s'interroger sans doute sur l'avenir d'une telle passion. Matzneff sait pourtant que les "seules amantes [qu'il rend] heureuses sont celles qui ont [de lui] une vision épurée, idéale, mensongère." La "prunelle de ses yeux" ouvre les siens sur un homme farouche qui répète que "l'avenir est une duperie". Elle s'enfuit vers son destin de femme sur lequel Matzneff jette l'anathème sans chercher à comprendre. Il juge son entourage à l'aune de ses appétits et de ses souffrances, de son narcissisme omniprésent. Est-il le dernier écrivain à oser clamer l'amour de soi et à en assumer la part suicidaire ?
La prunelle de mes yeux est d'abord la chronique d'une passion entre un homme mûr et une superbe adolescente, insolente et crédule. Mais c'est surtout l'errance et la souffrance d'un homme de cinquante ans qui éprouve le besoin de rassembler sans cesse ses raisons de vivre. La prunelle de mes yeux fait référence à la maladie grave qui a failli le rendre aveugle. L'écriture de Matzneff atteint alors la perfection de l'épure, comme dans les brefs paragraphes, d'autant plus effrayants qu'ils expriment une totale lucidité, où il affronte le sida qui ronge ses amis et plus particulièrement l'écrivain Guy Hocquenghem.
Matzneff est un dandy oublié, dans une fin de siècle condamnée à l'uniformité des comportements. Il proclame à la fois son détachement de la vie matérielle et l'urgence de la jouissance : "Somme toute, je suis un homme très bien organisé pour le bonheur." Ce don anachronique le rend suspect.

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