La prunelle de mes yeux

Entretien : Gabriel Matzneff

Par Catherine Argand, Lire, n°218, 01/11/1993

Cet auteur sent le souffre ! Sa réputation d'amateur de petits garçons et d'adolescentes n'en finit pas de le précéder. Pourtant, Gabriel jure ses grands dieux qu'il ne fait de mal à personne. Son seul tort est d'aimer. Le dernier volume de son journal intime, qui relate son amour fou pour vanessa, 14 ans, a failli s'intituler "La conversion de Don Juan".

LIRE : Ce nouveau tome de votre journal, comme les précédents, risque de choquer une partie des lecteurs. En êtes-vous conscient ?

GABRIEL MATZNEFF. Les gens que je choque, le plus souvent ne m'ont jamais lu car, en France, il n'est pas nécessaire de connaître pour médire. J'ai entendu certains dire pis que pendre de Godard ou de Picasso sans avoir la moindre idée de leur oeuvre. Je suis donc en très bonne compagnie. Si les gens m'avaient lu, ils m'aimeraient. Que me reproche-t-on ? Ma vie amoureuse n'est peut-être pas très orthodoxe, mais il existe des défauts bien plus graves : l'arrivisme, l'âpreté au gain, la méchanceté, la lâcheté. Moi, je ne fais de mal à personne.
Vous savez bien qu'avoir pour maîtresse une jeune fille de quatorze ans est interdit par le Code pénal...
Je pourrais être président de la République : mon casier judiciaire est comme celui d'un enfant qui vient de naître. Je n'ai jamais été inculpé, ni même présenté à un juge d'instruction. Effectivement, Vanessa n'avait pas l'âge légal d'aimer puisqu'elle avait treize ans lorsque je l'ai connue, et quatorze ans lorsque nous sommes devenus amants. Mais elle était prête à se rendre chez François Mitterand si la Brigade des mineurs m'avait arrêté, à remuer ciel et terre pour dire à quel point nous nous aimions. La législation devrait être aménagée ; elle est contradictoire. A partir de 13 ans, une jeune fille a le droit de se faire prescrire la pilule, mais elle ne peut avant quinze ans avoir de relations amoureuses. Vanessa et moi nous sommes aimés librement. Je ne l'ai pas subordonnée, encore moins contrainte. Je n'ai rien du dragueur qui sort en boîte, emmène chez lui une toute jeune fille et lui déclare le lendemain : "Ciao poulette." Mes amours avec de très jeunes filles qui deviennent de moins jeunes filles durent des années. Cela prouve que j'ai certaines qualités, les gens pourraient y songer...
Vous êtes peut-être victime de la mentalité petite-bourgeoise. Mais, aux yeux de la loi, vous êtes un irrégulier...
Pas du tout ! Je suis un beur de Saint-Pétersbourg parfaitement assimilé. C'est-à-dire un citoyen modèle, quoique frondeur. Je paie mes impôts, je traverse dans les clous, je vais à l'église, je baise la main des dames. Mais, comme Les trois mousquetaires de Dumas, dont je suis un fidèle, il m'arrive aussi de transgresser la loi. Aujourd'hui, d'Artagnan et Athos auraient des ennuis avec la DGSE, n'oubliez pas l'histoire des bijoux de la reine.
Si je vous comprends bien, la littérature permet de légitimer l'illégitime, elle peut tout se permettre ?
Une oeuvre d'art doit être jugée selon les critères esthétiques. En art, ce qui est beau est moral. En outre, j'appartiens à une grande tradition littéraire. La Rochefoucauld au XVIIe, Casanova au XVIIIe, Byron et Dostoïevski au XIXe partageaient les mêmes goûts que moi. Ont-ils été guillotinés ? Non. Leurs oeuvres sont-elles mises à l'index ? Non. D'ailleurs le mot "pédophilie" n'existait pas à cette époque. Alors, pourquoi me cloue-t-on au pilori, moi qui n'ai jamais volé un baiser de force et qui n'aime rien tant que la réciprocité de l'amour. Vouloir aimer et être aimé, en quoi est-ce répréhensible ?
Vanessa a tout de même trente-six ans de moins que vous...
Comme le dit si joliment A., l'amie de sa mère : "Ce n'est pas vous, Gabriel, qui êtes trop vieux, c'est Vanessa qui est trop jeune." Il faut bien qu'une adolescente entre dans la vie amoureuse. Autant que ce soit avec un homme bien élevé, doux et lettré qu'elle découvre les choses de l'amour et de l'esprit. Toute rencontre est un risque, et un garçon de 18 ans peut détruire une adolescente, en l'amenant à se droguer, à faire des conneries... Un salaud est toujours un salaud. La différence d'âge est secondaire, ce qui importe, c'est la qualité de l'amour.
En aimant Vanessa, vous avez dû affronter l'hostilité de son entourage, la Brigade des moeurs... Est-ce de l'héroïsme ?
Je n'avais jamais vécu une telle réprobation. Mes amours jusqu'alors étaient généralement clandestines et secrètes. Mais la mère de Vanessa, quoique compréhensive, s'est beaucoup répandue. Son entourage s'est déchaîné contre nous. Ce n'était pourtant pas Au Bon Beurre, ces amis-là appartenaient à l'intelligentsia, déjeunaient chez Lipp. N'empêche, ils se sont conduits comme des pharisiens, de vraies ordures. L'un d'eux a envoyé cinq lettre anonymes à la police. C'est le même genre de type qui, sous l'Occupation, dénonçait son voisin à la milice et déclarait qu'il écoutait Radio Londres ou que sa grand-mère était juive. Il a fallu se battre sur plusieurs fronts, je risquais Fleury-Mérogis. Ca, ce sont de vrais dangers, qui n'ont rien à voir avec les enculades de mouche des intellectuels parisiens.
Si vous avez des groupies, vous avez aussi de nombreux ennemis. Pourquoi, à votre avis ?
Il y a beaucoup plus d'hommes qu'on ne le croit qui rêvent d'avoir pour maîtresse de très jeunes filles. Peut-être que mes succès amoureux les irritent. Et puis, un esprit libre dans la société d'aujourd'hui, c'est l'adolescence dans la fournaise qu'encerclent les Chaldéens. Quand j'ai publié Les moins de seize ans en 1974, Jean-Louis Curtis m'a dit : "Gabriel, c'est un suicide social." Je ne m'en rendais pas compte, mais c'est vrai. Depuis, l'atmosphère a empiré, il y a eu Reagan, Jean-Paul II, les ayatollahs... La société est devenue molarisatrice et l'écriture de plus en plus dangereuse.
Pourquoi, alors, publiez-vous ce journal intime ?
Pour montrer un homme qui rompt avec son passé dissolu, se métamorphose, devient fidèle et vit une très belle passion avec une très jeune fille. Serai-je moins insulté que pour le précédent, Mes amours décomposés ? Je n'en suis pas sûr. Car je suis un homme seul. Je ne suis soutenu ni par une coterie littéraire, ni par un parti politique, ni par une Eglise. Un homme seul est vulnérable. On peut impunément l'attaquer. Quand je serai mort, tout changera sans doute. Des colloques sur mes livres seront organisés, des numéros spéciaux publiés... Mais je suis en très bonne santé, merci !
Dans ces années 1986-1987 vous apparaissez comme un homme repentant, prêt à se convertir à l'amour pour toujours... Que s'est-il passé ?
Une passion inouïe et le désir d'échapper à mon propre personnage. Le danger qui guette Don Juan, c'est celui de devenir sa propre caricature. Ce danger, celui de se retrouver prisonnier de son passé, je le connais, même si le fait de ne pas craindre mes contradictions me permet d'y échapper. C'est sans doute pour cela que lorsque j'ai décidé de rompre avec mes douze maîtresses pour être fidèle à Vanessa, je me suis senti peiné - j'allais les faire souffrir - et libéré. Enfin, je n'avais plus honte de moi, je pouvais cesser de mentir, être fidèle à un être, m'y consacrer totalement, échapper au Matzneff du Galop d'enfer. J'ai rêvé alors, naïvement, d'une approbation de la société. Les gens auraient pu dire : "Ca y est, Matzneff a trouvé l'amour fou, il se convertit." Mais non, j'ai continué à être attaqué. Ce n'était plus mon libertinage, mon donjuanisme qui gênaient, mais l'âge de Vanessa. J'ai l'impression que, quoi que je fasse, c'est mal. C'est mal, parce que c'est moi.
Mais qui êtes-vous donc, vous dont l'on sait tout et si peu à travers vos journaux intimes ?
Une conscience malheureuse comme homme, une conscience heureuse comme écrivain. Et j'espère que l'écrivain que je suis rachètera les péchés et les errements nécessaires de ma vie. D'autant que la seule chose que le public et la critique puisse exiger de moi, c'est que j'écrive de beaux livres. Auquel cas j'estime avoir rempli mon contrat social.
Le journal intime n'est-il pas, en soi, un exercice périlleux ?
Le danger, ce n'est pas le narcissisme, car l'on parle autant des autres que de soi dans un journal intime. Non, le risque, c'est de transformer son carnet noir en confessionnal. Mon journal donne de moi une idée plus noire que ce que je suis réellement. Mais, outre qu'il constitue ma mémoire depuis que j'ai 16 ans, il permet de court-circuiter le temps, de fixer pour toujours les instants fugitifs. Ecrire au jour le jour le temps qui s'écoule c'est, paradoxalement, le rendre éternel. Ni le roman, ni l'essai, ni le poème n'ont, à ce point, ce pouvoir.
Ce livre aurait pu s'intituler "La conversion de Don Juan" ou "La vaine rédemption"...
Lorsque Vanessa m'a quitté, j'ai eu le sentiment d'un immense échec. Vingt ans plus tôt, j'avais ressenti l'échec de mon mariage avec Tatiana comme un un échec spirituel, ontologique, qui m'a d'ailleurs éloigné de l'Eglise pendant des années. Avec Vanessa, ce fut l'échec de mon désir de conversion, de mon désir de mener une vie - comment dire ? - plus normale. Mais je ne vous dirai rien de ce qui est arrivé après. Mes confidences s'arrêtent au 31 décembre 1987.
Pourquoi Vanessa vous a-t-elle quitté après deux années d'amour-passion ?
Deux choses ont joué contre moi. Toutes les horreurs dont l'entourage de sa mère l'abreuvait. Et, surtout, mes propres livres, notamment Ivre du vin perdu et Un galop d'enfer, qui relataient ma période donjuanesque, mes amours dissolues. Chacun de mes livres, en fait, est une pièce nouvelle, versée au dossier de l'accusation. Ils me font le plus grand tort. Lorsqu'il s'agit d'un tort mondain - telle dame qui ne veut plus me recevoir à dîner - je m'en bats l'oeil. Mais quand quelqu'un que j'aime trouve dans ces livres un aliment pour nourrir ses suspicions, c'est terrible. En les lisant, Vanessa a développé une jalousie névrotique et sans fondement. Elle était jalouse du passé. J'aurais été médecin ou avocat, elle n'aurait rien su de ce que j'avais vécu avant elle.
Si Vanessa ne supporte pas votre passé, n'est-ce pas qu'elle rêve, comme vous, d'aimer un être vierge ?
Je n'y avais jamais pensé... Sans doute. Je lui poserai la question !
Vous êtes ce que l'on appelle un pédophile. Ou, pour reprendre vos propres termes, un philopède. Les quatre jeunes filles que vous avez le plus aimées avaient moins de seize ans lorsque voue les avez rencontrées. D'où vient cette obsession ?
Les femmes de trente ans ne tombent jamais amoureuses de moi, qu'y puis-je ? Je n'ai connu que trois femmes de cet âge-là. Deux d'entre elles étaient mariées à des hommes absents, l'un par goût (il était homosexuel), l'autre du fait de la distance (il était banquier en Arabie Saoudite). La troisième, Pauline, avait 27 ans. C'était extraordinaire : elle avait une voiture de course, un bel appartement. Je me suis fait chouchouter pour la première et unique fois de ma vie. Car il faut vous dire que si je suis l'amant de très jeunes filles, je suis aussi leur nurse, leur papa, leur maman, je leur donne leur ticket d'autobus pour venir me voir, je leur fais la lecture, je les aide à faire leurs devoirs, je les accompagne chez le médecin. Bref, je m'en occupe comme une mère poule.
Tout de même, comment expliquez-vous cette attraction irrépressible entre les adolescentes et vous ?
Je vous jure que je ne sais pas. Dans un dîner, lorsque les grandes personnes parlent de choses aussi importantes que le Gatt ou l'OM, les seuls qui s'ennuient à cent sous de l'heure, eh bien ce sont les adolescents et moi. Les adultes les saluent d'un : "Oh ! comme tu as grandi." Le seul avec qui elles puissent échanger un regard complice, c'est... Gabriel !
Quel comédien !
Je stylise ! Sérieusement, si j'ai fait preuve d'audace et de courage pour aimer Vanessa, elle a dû, pour oser m'aimer, en avoir beaucoup plus encore. Elle ne m'avait jamais lu, ne me connaissait que de réputation, j'étais un diable, un débauché... Mais la médisance, l'hostilité ont fortifié notre passion. C'est bien la preuve qu'il y a une justice immanente, que le bon Dieu nous protégeait.
Vous aimez la virginité, au sens mystique du terme. Pour vous, l'adolescent-jeune fille est la parfaite icône du Christ. N'est-ce pas du paganisme ?
Ces mots sont de Jacob Boehme, mystique allemand du XVIe siècle. On ne saurait mieux dire. C'est vrai, j'éprouve une nostalgie de l'androgénéité primordiale. Et puis, ce désir - très lion, diraient les astrologues - de mettre son pas dans la neige fraîche, vierge, là où il n'y a aucune marque humaine ! Etre l'éveilleur d'un être, son initiateur, c'est quelque chose d'extraordinaire.
La religion ne serait-elle pas un alibi ?
Dieu s'est fait homme parce qu'il était fou d'amour pour les hommes. Saint Jean Climaque insiste beaucoup sur l'éros de la vie monastique. Il y a plus de tension érotique dans un monastère que dans les vies de Marie-couche-toi-là, hommes ou femmes. La religion et l'amour ont ceci de commun qu'ils conduisent à des instants paroxistiques. Quelqu'un qui n'a pas le sens de la vie mystique, qui manque de cette verticalité, passe à côté de beaucoup de choses. Car l'amour et la beauté sont les noms humains de Dieu, les éprouver c'est avoir la sensation du divin. Vanessa était belle, géniale. Mais pourquoi elle, plutôt qu'une autre ? Cela tient à un je ne sais quoi d'ineffable. C'est la part du Christ.
Vanessa était donc votre Verbe incarné ?
Je voulais être tout pour elle. Vous savez, si Aschenbach meurt dans Mort à Venise, ce n'est pas à cause du typhus, c'est parce qu'il n'a pas pris Tadzio dans ses bras. Thomas Mann, puisque ce roman est autobiographique, aurait pu écrire ce livre sublime et coucher avec Tadzio. Et ne me dites pas que c'est le renoncement qui lui a donné du talent !
Mêler Vénus, la Rome antique, Jérusalem et tutti quanti : n'est-ce pas une pure construction de l'esprit ?
J'aime réunir les contraires dans ma vie amoureuse comme dans ma vie intellectuelle. Sénèque et Epicure, Vénus et la Vierge. Les gens, évidemment, ne raisonnent qu'en termes d'antinomie. Moi, j'aime réconcilier les contraires. Je pense souvent au titre de l'un des livres de Freud : L'avenir d'une illusion. Il est possible que ce qu'enseigne la religion soit illusoire, une vue de l'esprit comme vous dites. Mais je maintiens que tout ce qui fait la beauté de la vie, l'amour, l'art, l'importance accordée à l'écriture, est également illusoire. Et c'est le fait de vivre ses illusions qui donne un prix à la vie. Si le Christ n'est pas Dieu, tant pis pour lui. Moi, si ça m'exalte, dans tous les cas je suis gagnant. Regardez les portraits de Renoir. Ses modèles, même morts, sont d'une fraîcheur extraordinaire. Bien sûr, le tableau ne rend pas la vie, la résurrection par l'art est une illusion lyrique, mais il rend la vie digne d'être vécue. Car même si je les aime, les stoïciens se sont beaucoup exagéré le pouvoir de la raison. Les gens pour qui deux et deux font quatre ne m'intéressent pas et je n'aurais pas vécu tout ce que j'ai vécu, notamment ces amours avec Vanessa, si je les avais suivis. J'aurais eu la trouille. Regardez les béatitudes : elles sont totalement contredites par notre monde rationnel. Le Christ marche sur les mains, c'est un fou. Objectivement, la résurrection est absurde, et c'est justement parce qu'elle est absurde, qu'elle est belle. Les gens ont peur de leur folie, que cela soit dans leur spirituelle ou amoureuse. Ils veulent être protégés, assurés contre tout. Par exemple, lorsqu'une rivière déborde, le propriétaire s'indigne, demande réparation et se retourne contre tous : l'Etat, le maire, le météorologiste. De la même façon, les magazines déclarent qu'il faut être fidèle pour ne pas attraper le sida. Mais c'est nul, comme disent les lycéens ! Si l'on est fidèle à quelqu'un, c'est parce qu'on l'aime et que l'on ne rêve pas d'être dans les bras d'un autre.
Vous êtes croyant. N'avez-vous jamais eu envie d'entrer dans les ordres ?
J'y ai souvent songé, c'est un point que j'ai en commun avec Casanova. Il s'y passe des choses plus importantes que dans les salons littéraires. Mais je suis un peu sybarite et les monastères manquent de confort. Et puis, j'aime mes passions. Ce sont elles qui m'aident à rester jeune et à écrire. D'où la réticence que j'éprouve à l'égard de l'ataraxie prônée par le bouddhisme, le stoïcisme et l'Eglise. Se délivrer des passions parce qu'elles nous rendent malheureux ou pécheurs, voilà une belle idée. Mais l'artiste a besoin de souffrir et de pécher. Il écrit avec ses douleurs, ses déchirements, ses contradictions, ses remords. Bien sûr, les passions nous asservissent. Et l'amour fait souffrir. Mais j'attends, pour être délivré de mes passions, d'être un peu plus vieux... Je serai alors un sage, je postulerai l'Académie !
Vous ? Sage ?
Je suis tout aussi terrifié par l'impression de ne pas changer que par celle de changer. Les modifications sont terrifiantes. Le fait d'avancer en âge, aussi, parce que la vie de bohème qui est la mienne n'est agréable que si l'on pète le feu, la santé, la vitalité. Elle deviendra très pénible le jour où l'âge fera que j'aurai envie de confort, de repos. Je vis frugalement, de mes droits d'auteur, je ne me plains pas. J'espère simplement que l'Etat m'entretiendra plus tard. Qu'il m'accordera un bel appartement à Saint-Germain-des-Prés, me versera une pension en reconnaissance de mes livres qui honorent la langue française. J'aimerais beaucoup aussi que mes ex-maîtresses, lorsque je serai un vieux monsieur, fondent une association. Elles lanceront des souscriptions, organiseront des soirées...
Vous n'avez donc pas une famille pour s'occuper de vous ?
Dans ma famille, je suis perçu comme un élément scandaleux qui compromet la respectabilité des gens qui portent le même nom. Deux ou trois mois avant sa mort, ma mère, qui avait la fièvre, m'a confié pour une fois ce qu'elle pensait de moi. Le dialogue fut assez éprouvant, dans le genre : "Tes livres scandaleux, je ne les lis plus depuis longtemps. Ta femme était une sainte..." Et moi de répondre : "Maman, ne me dites pas qu'elle était une sainte... Et mes livres, j'en suis fier comme une mère devrait l'être de ses enfants."

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page