L'Archimandrite

Romantique Matzneff

Par Philippe de Saint-Robert, Notre République, 04/11/1966

Avec L'Archimandrite, Aramis a pris la plume et Gabriel Matzneff nous donne, pour premier roman, la vita d'un héros qui ne se complaît que dans le commerce de Dieu et dans le commerce des femmes fort jeunes ; mais un désespoir fondamental, touchant moins à Dieu qu'aux êtres, conduit ce héros au suicide. Ce n'est ni le doute ni l'abandon qui pousse Cyrille Razvratcheff à mourir, c'est le refus, le refus même de son bonheur qui apparaît possible, consenti, mais qu'il détruit volontairement comme dérisoire parce qu'il ne peut ni l'insérer dans sa vie, ni insérer sa vie dans l'organisation de ce bonheur. Cyrille Razvratcheff est une âme douloureuse et gaie à qui tout est impossible : il ne parvient ni à aimer, ni à croire, ni à vivre, et cependant il est aimé, il connaît bien le Christ de la Résurrection, il désire la vie et il en jouit.
Cette jouissance prend l'aspect insolent d'un libertinage évoqué avec romantisme et vivacité, où les exercices les mieux décrits semblent des choses à la fois essentielles et indifférentes, naturelles mais toujours redécouvertes avec une ferveur narquoise. Peut-être ce libertinage exprime-t-il, comme on l'a déjà écrit, un nouvel épicurisme, mais je crois qu'au-delà de la légèreté apparente qu'il donne au livre, il montre ce qui est la principale dimension tragique de Cyrille Razvratcheff : cet éternel adolescent, comme on dit de tout homme que l'âge n'a pas éteint, n'a pas le sens du péché quoiqu'il soit né dans une certaine lumière, et c'est au fond pourquoi il ne concilie pas l'amour avec la vie, Dieu avec l'amour, la vie avec son âme. Il ne s'agit pas d'un être dont l'unité serait déchirée, mais d'un être multiple, ennemi de soi-même, qui ne veut pas de l'unité intérieure.
Il n'y a pas de doute que l'aventure amoureuse qui est présentée dépasse le libertinage dans le contexte duquel elle se déroule sans en rien abolir, et cela bien que l'objet de cette passion, une jeune personne prénommée Béatrice, soit décrite comme particulièrement sotte, snob et dépourvue de cette volonté qui est créatrice de l'amour au-delà de la possession ou du don de soi. En fait, c'est l'inconstance même du personnage féminin qui éclaire toute la folie sacrée d'une passion qui se veut rêve et qui, à la limite, a besoin de délaisser son objet pour vivre plus librement une exaltation contemptrice du réel. C'est en cela que Razvratcheff est le "comédien de son propre idéal", mais il l'est sans mensonge, car chez lui la fiction et la réalité se confondent.
En lui, il y a un refus du monde ; dans le monde, il y a un refus de lui, au-devant de quoi il va, pour affirmer et pour éprouver sa différence. Il existe un personnage de George Sand, Laurent de Fauvel, dont son auteur dit : "Ce puissant et malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui suffisait du mot impossible" ; tel est aussi le personnage central de L'Archimandrite, qui est fasciné par l'impossible au point de créer partout autour de lui, et en lui, de l'impossible où se heurter, où se briser, où mourir ; son ultime regret du monde doit être qu'on ne puisse mourir qu'une fois ; comme à Rimbaud plusieurs vies étaient dues, il semble qu'à Razvratcheff soient dues plusieurs morts.
Matzneff a voulu peindre une fresque singulière où Dieu est omniprésent, et où cependant son absence éclate, où cette absence est le véritable élément tragique. Le cadre de l'action est la communauté orthodoxe établie en France, et comme dans toute communauté minoritaire, la vie est intense, riche, conquérante ; les dialogues qui s'y déroulent touchant à Dieu, au Christ, à l'Eglise, vont très loin tout en demeurant parfaitement vrais et naturels, et c'est là un apport personnel et particulièrement réussi de Gabriel Matzneff au roman actuel. Mais son héros va susciter l'impossibilité de son propre salut, corrompre sa lumière.
Razvratcheff, qui séduit et irrite, ressemble à ces vieux Latins sceptiques qui aimaient bien, sans trop y croire, les dieux de l'Empire, et qui eurent la douleur de voir Rome investie par le christianisme. Dieu des chrétiens, on l'emporte aussi sur toi ! La religion de Jésus-Christ est à son tour investie, désacralisée, et ce que Razvratcheff éprouve dans l'apparence de la foi, c'est une nostalgie infinie, une peine immense qui fait voir combien cette âme, qui aime détruire, n'aime pas au fond la destruction, n'aime pas au fond la mort, et ne s'y précipite que par révolte, pour ne pas subir. C'est la mort de Dieu dans les temples, dans les coeurs, dans les esprits, qui lui prouve peut-être la nécessité de sa propre mort, la fatalité de son impuissance à être. Lorsque Razvratcheff meurt, il ne meurt pas en Dieu, puisqu'il meurt sans avoir une seule pensée pour l'éternité, mais il meurt avec Dieu, comme pour participer de son néant, s'il est Néant.
Qui peut comprendre cette folie dans notre siècle de petite raison, où tout ce qui est extraordinaire paraît déplacé ? L'Archimandrite est un livre romantique : il l'est par sa ferveur et par sa tristesse, il l'est aussi par l'alternance de beauté et de souillure que traverse une âme excédée qui ne peut rien concilier. La nuit enseigne à la nuit : Matzneff nous a peint un être dont on ne peut même pas dire que l'unité intérieure soit déchirée, car cette unité n'existe absolument pas et l'échec de Razvratcheff avec Dieu, avec les autres êtres, avec lui-même, tient à ce que cette unité ne peut être faite : n'y a-t-il pas là un destin singulier qui reflète le monde où nous sommes ?
Les affinités électives de Gabriel Matzneff sont Dostoïevski, Nietzsche et, plus près de nous, Montherlant ; mais son livre est une oeuvre personnelle et neuve, intelligente et passionnée dont assez de sots s'indignent déjà pour lui mériter l'estime des esprits libres.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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