Ivre du vin perdu

Les livres vus par leurs auteurs

Par ... Gabriel Matzneff, La Revue des deux Mondes, 01/12/1981

"Un créateur est le dernier à savoir ce qu'exprime sa création", écrivais-je en 1974 dans la préface des Moins de seize ans. Du moins peut-il tenter de définir ce qu'il désirait qu'elle exprimât.
Avec Ivre du vin perdu, j'ai voulu écrire un roman sur le temps ; sur la passion et la mémoire de la passion ; sur l'obsession du nevermore ; sur la nostalgie paradiasiaque. Le personnage cardinal, autour duquel tout le roman s'organise, est Angiolina. Quand l'histoire débute, elle a vingt-trois ans, c'est déjà une femme, une adulte, mais c'est telle qu'elle était entre quinze et dix-huit ans, durant les trois années d'amour-passion qu'elle a vécues, adolescente, avec Nil, qu'elle surgit sans cesse dans le cours du roman, fantôme tendre et cruel, spectre tenace, souvenir obsédant, visage inexorcisable.
Plus jeune, j'eusse été incapable d'une architecture romanesque aussi complexe, et élaborée. J'aurais, de façon linéaire, raconté la rencontre de Nil et d'Angiolina, leurs amours, leur séparation. Comparées à celles de mes trois premier romans, la construction et l'écriture de Ivre du vin perdu marquent un progrès considérable. Certes, un auteur nourrit toujours une tendresse particulière pour son dernier enfant, mais - tout parti pris paternel mis à part - il me semble évident que Ivre du vin perdu est le plus accompli de mes romans, et ceux d'entre les critiques qui ne le voient pas, ou affectent de ne pas le voir, sont des gens bien légers, ou d'une divertissante mauvaise foi.
On a dit - je l'ai lu dans plusieurs journaux - que j'écris toujours le même livre, et qu'il n'y a rien dans Ivre du vin perdu qui ne se trouve déjà dans mes douze ouvrages précédemment publiés. Ce grief mérite qu'on s'y attarde. Il est en effet exact qu'un artiste, c'est un univers soutenu par un style, et que les thèmes, les obsessions, les idées fixes, les passions qui composent cet univers intime sont nécessairement limités. Cézanne peint toujours la même pomme, Fellini tourne toujours le même film, on pourrait allonger cette liste à l'infini, et, à la suite de ces maîtres éminents, j'accepte volontier ce reproche qui m'est fait de raconter des histoires où se mêlent l'amour de la vie et la tentation de la mort, la religiosité et l'érotisme, l'Orient lointain et le jardin du Luxembourg, Vénus et le Christ, l'orthodoxie et la macrobiotique, la passion de l'extrême jeunesse, le donjuanisme...
Cela est sans doute vrai, mais dans un roman les thèmes ne sont pas tout : il y a aussi, je dirai même surtout - car nos idées et nos goûts sont partagés par beaucoup, mais notre écriture est notre trésor singulier -, la manière de les traiter, de les orchestrer, de les explorer, et, au cours des années, l'écrivain acquiert une plus grande maîtrise de son art, une connaissance plus profonde et subtile du coeur humain. Toujours le même livre ? Soit, mais il existe un abîme entre l'Archimandrite (1966), premier roman schématique et maladroit, et la vaste symphonie sur le temps que constitue Ivre du vin perdu (1981) ; il existe quinze années d'expérience du monde et des êtres, quinze années de joies étincelantes et de douleurs irrémédiables.
Encore un mot. Parce que le souvenir et la nostalgie d'Angiolina visitent Nil dans son existence actuelle, qui est celle d'un libertin et d'un roué, certains se sont plains du caractère immoral de Ivre du vin perdu. Cela m'a amusé, car j'ignorais que la moralité fût l'aune à laquelle se mesurent l'importance et la beauté d'un livre. N'importe ! Quand on n'est, comme moi, qu'un pauvre pécheur, il est réconfortant d'apprendre que les jurys littéraires sont composés de parangons de vertu. Ce qui intéresse ces messieurs, c'est le salut de mon âme. Pour me rendre justice, pour me couronner enfin, ils attendent que je sois mort.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page