Isaïe réjouis-toi

Romans : Isaïe réjouis-toi

Par Jacques de Ricaumont, La Revue des deux Mondes, 01/02/1977

Le troisième roman de Gabriel Matzneff marque un renouvellement de sa manière et un contraste particulièrement vif avec l'avant-dernier, Nous n'irons plus au Luxembourg. D'abord par le style. Dans les précédents, si à l'exemple de Montherlant le romancier s'amusait à mélanger, pour les délices de son lecteur, les expressions familières et les termes archaïques, il s'appliquait du moins à garder un certain équilibre entre les unes et les autres. Dans celui-ci il a opté catégoriquement pour l'argot, et les mots dont il se régale tels que "cinoche", "pétoche", "valoche", "gamberger", "baizouiller", "clopes", semblent empruntés au vocabulaire d'Alphonse Boudard plutôt qu'à la langue du dramaturge de la Reine morte, avec lequel, en revanche, sa parenté à plusieurs égards s'accentue.
Conscient d'être l'un des rares écrivains d'essence aristocratique à partager avec lui le privilège de pouvoir pousser la négligence jusqu'à l'incorrection sans rien perdre de leur classe, il s'y permet parfois un relâchement de l'écriture qui l'amène entre autres à construire "encore que" avec l'indicatif. Il y dévoile plus ouvertement qu'il ne l'avait osé jusque-là son goût presque exclusif pour l'extrême jeunesse, sans cependant en célébrer le culte comme dans son brillant petit essai récemment paru sous le titre les Moins de seize ans. Il y avoue, en effet, sa crainte qu'Anthony, le jeune héros, dont l'attirait le visage de fille, ne cesse de lui paraître désirable au terme de sa quinzième année, car il tient, comme les anciens Grecs, l'apparition du poil sur la joue des garçons pour fatale à leur charme, seize ans étant l'âge où, écrit-il, "ils basculent de la grâce adolescente à la laideur adulte". Enfin il y manifeste la même hostilité que l'auteur des Jeunes filles non seulement au mariage mais à la vie commune avec un être, tout engagement affectif comme tout lien matériel lui étant insupportables.
Isaïe réjouis-toi se distingue également de ses autres récits par sa nature et par sa construction. Il est beaucoup plus voisin de l'autobiographie qu'aucun d'eux, même que l'Archimandrite, et de ce fait composé avec moins de rigueur, la réalité se complaisant aux détours aux répétitions, aux contradictions, bref au désordre. Moins achevé techniquement, il est plus vrai, plus riche, plus émouvant.
Il tranche encore avec eux par la psychologie du romancier, présent dans chacun de ses livres, même s'il n'en est pas toujours le principal personnage, et soumis dans celui-ci à la plus radicale des évolutions. A la dernière page, l'apôtre de l'orthodoxie, s'il n'est pas tout à fait un renégat, est devenu un hédoniste, presque un païen, chez lequel la faillite d'une grande espérance spirituelle et la dévotion des corps ont lentement étouffé la foi. Le compromis qu'il avait réussi à établir entre le mysticisme et la sensualité, en lui prêtant la dignité d'une philosophie de la sagesse, est détruit désormais au bénéfice de l'érotisme. Il n'hésite pas à proclamer qu'il voit dans "la merveilleuse peau veloutée des filles et des enfants de la Sardaigne du Sud" une preuve de l'existence de Dieu plus convaincante que les arguments de Descartes, et laisse supposer que, s'il a choisi pour titre le premier vers du chant nuptial des orthodoxes, c'est par une amère dérision.
Ce roman enfin les domine par l'importance de son thème qui semble les réduire en comparaison à des divertissements littéraires. C'est à la fois l'apprentissage de l'état conjugal, l'essai d'une solution que certains sociologues modernes prônent comme la seule chance de durée du couple : le ménage à trois, et l'échec des deux expériences.
Après l'avoir eu pendant près d'un lustre pour maîtresse, Nil, un écrivain russe de trente-cinq ans, décide d'épouser Véronique, une de ses compatriotes, qui est étudiante et qui en a quinze de moins que lui. Bien qu'il considère la " mise en ménage " comme le pire ennemi de l'amour, il a voulu que leur union fût consacrée par les rites de la Sainte Eglise, car il rêve d'un véritable mariage chrétien. En fait, il saisit l'occasion de liquider un donjuanisme puéril dont secrètement il rougissait, peut-être simplement d'assurer son salut en exorcisant ses démons, car cette alliée qu'une égale ardeur de l'âme et des sens lui rend si proche est son unique rempart contre les deux dangers qui le guettent : le désespoir et la folie.
Au bout de deux ans et demi se produit l'usure habituelle. Nil, qui ne s'autorise pourtant que des passades, reste des semaines sans désirer Véro ; puis, à d'autres périodes, sa passion se réveille ; il se persuade alors que la présence de sa femme est "la seule réponse à son angoisse", et que, grâce à celle qui est à la fois "son amante, sa compagne, sa collaboratrice", la mort même est vaincue.
La rencontre d'Anthony, un adolescent britannique que, sur la recommandation d'un pope de leurs amis, ils hébergent pendant son séjour parisien, va précipiter la rupture.
Nil s'est d'abord imaginé un peu naïvement que leur attirance pour le jeune étranger, en créant entre eux une complicité nouvelle, consoliderait leur entente. Ils ont conclu un pacte qu'ils ont formulé en ces termes : "toujours tous les trois et le partage intégral", mais que Véro ne tarde pas à violer. La découverte qu'elle manoeuvre pour être seule avec le garçon l'accable. Quand Anthony, afin d'éviter le drame qu'il pressent, propose de se retirer, c'est elle qui éclate en imprécations : elle accuse Nil d'avoir provoqué ces scrupules en "jouant au martyr". Elle le torture davantage encore en donnant à l'adolescent sa première leçon d'amour, sans cesser pour autant d'être jalouse de l'amitié qui lie son mari et son amant.
La menace de celui-ci de se tuer s'ils divorcent les réconcilie ou du moins les rapproche, au point qu'ils se retrouvent tous les trois dans le même lit - comme dans une comédie du Palais-Royal. Mais, outre que la description de la scène est remplacée par de pudiques points de suspension, le libertinage apparent recouvre ici une réalité tragique dont Nil soudain prend conscience. L'espoir que leur affection pour Anthony serait "une couche de peinture neuve sur leur amour ancien" n'était qu'une illusion ; leur cynisme a rendu irrémédiable la ruine de leur couple, car "le mariage n'est viable que vécu dans son intégrité". Véro, qui à aucun prix ne renoncerait à sa conquête, n'est pas moins lucide que lui ; c'est même elle qui la première suggère une séparation à l'amiable. Dans le premier moment il est atterré. Mais la lecture de son carnet intime, en lui révélant à al fois l'intensité de sa passion "sauvage" pour le garçon et la force de ses griefs contre lui, le rallie à ses vues. Elle lui reproche de l'avoir identifiée à "une image idéale" et obligée ainsi à feindre d'être le personnage qu'elle n'était pas, au lieu qu'Anthony l'a restituée à elle-même ; elle lui pardonne moins encore de s'être servi d'elle - comme d'"un chiffon rouge" - pour séduire celui-ci.
Elle continue d'en être éperdument éprise et correspond avec lui, après son retour dans son collège, comme un nouveau coup d'oeil sur le carnet l'apprend à Nil, maintenant résolu au divorce ; elle a dévoilé ses vrais instincts, "sa mesquinerie, ses mensonges", et il éprouve pour elle une haîne mêlée toutefois d'un reste d'attachement. Ainsi, quand il va rejoindre Anthony en Angleterre, il lui de amnde de ne pas abandonner "cette amazone agressive" qui ose l'accuser à présent de l'avoir toujours "réduite au rôle d'infirme", emprisonnée dans "sa tendresse imbécile", voire exploitée, car le garçon lui paraît son "unique garde-fou".
Il se rend compte qu'ils n'ont jamais pris le sacrement du mariage au sérieux et qu'il a utilisé, sinon inventé, son penchant pour l'adolescent afin de réintroduire dans une union légitime "l'interdit, le clandestin" auxquels leur liaison devait son attrait. Quand Véro lui assure que son engouement pour Anthony est passé et lui propose de revivre ensemble, il ne se laisse pas circonvenir. Il sait que, comme lui naguère, elle aspire à rester disponible parce qu'elle a besoin d'aventures, et que le fond de son caractère est l'égoïsme. A plusieurs reprises, cependant, il lui fait l'amour avec la même fougue qu'autrefois, ce qui pour lui "rachète tout" - en encourage Véro à lui affirmer de nouveau, mais en vain, qu'elle l'aime. Une ultime déception attend Nil ; Anthony, au cours d'un séjour secret à Paris, l'a revue sans le lui dire : ainsi tous les deux l'ont trahi. Il se consolera avec une Italienne de quinze ans et demi, Angiolina, et avec David, un Américain du même âge qu'Anthony, qui lui donne "quatre jours de bonheur fou".
Le divorce religieux obtenu, le dernier lien avec Véro tranché - le renvoi des objets de cuisine et des livres qu'elle avait laissés dans l'appartement et qu'elle lui a réclamés sans le moindre mot amical -, il est anéanti. Dépossédé de sa femme, il se sent dépossédé de Dieu. Sa double tentative pour échapper à sa nature en se mariant et pour sauver son mariage en y revenant a été un désastre : le remède s'est révélé pire que le mal. Ce n'est donc pas en trichant qu'on a des chances de gagner, c'est en respectant les règles du jeu. Telle est la morale de l'histoire la plus amorale en apparence, la plus édifiante et la plus douloureuse que Gabriel Matzneff ait racontée jusqu'ici.

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