Ivre du vin perdu

Un libertin sentimental

Par Jeanne Folly, Le Matin, 06/11/1981

Gabriel Matzneff vit dans un minuscule appartement, avec peu de moyens, sans voiture. Ca le rapproche des étudiants et ajoute à la séduction qu'il exerce sur les jeunes personnes.

J'ai rencontré Gabriel Matzneff, il y a quatre ans, lors d'un cocktail à la mords-moi-le-noeud, dans un restaurant russe. Il est venu s'asseoir près de moi, et au bout d'un moment il m'a parlé des églises russes de Paris, que je ne fréquente point. Il m'a proposé céans de me montrer l'une d'entre elles, sise près de la rue Saint-Victor. En y arrivant, je fus prise d'un malaise, non à cause du vin perdu, mais de la vodka. Il m'a gentiment tenu le front tandis que je vomissais, à ma grande honte, dans le caniveau, comme une vieille alcoolo. Nous assistâmes à un office qui me remit d'aplomb, puis je rentrai chez moi.
Plus tard j'assistai à la lecture publique de ses poèmes à Francesca (l'adolescente qui inspire le personnage d'Angiolina dans Ivre du vin perdu). Cette coutume peu en usage chez nous a un côté impudique qui me gêne un peu... Reiser, grand admirateur de notre ami, acquit sur-le-champ une plaquette.
Il m'arrive parfois de lire les chroniques de Matzneff dans le Monde, mais il est bien trop cultivé pour moi (Matzneff) et la plupart du temps j'ignore tout des personnages dont il parle, ce qui ne m'empêche pas tout de même d'apprécier le style.
Récemment, j'ai su qu'il était interviewé par le Figaro Madame ; je me suis dit : "Eh bien, s'il est là-dedans c'est qu'il n'est plus sulfureux." En fait, on lui demandait ses secrets de beauté. Gabriel soigne énormément son apparence : il le faut pour plaire aux très jeunes... J'avais lu un article de sa main dans Playboy, où il expliquait qu'il allait se régénérer en Suisse. Un endroit dont il parle abondamment dans son roman. Je trouve qu'il en fait trop pour l'endroit en question. "Tu sais, m'a dit une amie (écrivaine), un écrivain n'a qu'un arbre."
J'avais gardé son numéro de téléphone, qui est toujours bon : il y a un répondeur automatique qui vous dit que "M. Dulaurier (c'est le nom d'un personnage du livre, qui existait déjà dans un autre) n'est pas là". Une autre fois ce fut une voix féminine. Et puis il m'invita à passer chez lui. Si toutefois les six étages me faisaient peur, nous pourrions nous voir aileurs. Je ne suis pas encore percluse de rhumatismes. J'ai mis un point d'honneur à arriver tout en haut, sans être essoufflée. Il m'ouvrit la porte, souriant. Il a un regard lumineux, bleu acier, adouci de cils blonds. Avec juste un peu de rides qui commencent à marquer les cernes. Il porte un tee-shirt et un pantalon kaki, qui mettent en évidence sa minceur. Pas un poil de gras ! A quarante-cinq ans, il a la silhouette du minet.
Il habite un minuscule appartement : son placard, comme il dit. Un microscopique couloir conduit à la chambre où il y a une table, un lit, des livres, un appareil de chauffage. Il me dit malicieusement qu'il est appelé comme témoin de "moralité" dans l'affaire Dugué. Il pense que la seule personne qui pourrait intervenir favorablement, c'est un "politique", mais ces gens-là ne peuvent pas se mouiller pour des affaires de ce type, "ils perdraient leur clientèle"...
Nous passons à la cuisine où brûle de l'encens. Des livres encore sur les étagères, avec sur le devant des petits pots de miel, de confiture, et de l'eau de toilette d'une marque qui pense que l'homme est rare. Cadeau d'une mignonne ? Le lustre est velouté de poussière pelucheuse et grasse, et le plafond se desquame de sa peinture grise. Il ouvre une bouteille de sancerre rosé et me sert des fours salés.
Bien sûr, il n'aurait pas détesté avoir un prix, cela lui aurait permis de changer d'appartement. Celui-ci, il se l'est offert il y a longtemps, avec trois sous d'héritage. Il n'a pas de revenus hormis ce que lui rapportent ses livres, c'est-à-dire peu, car il ne pond pas des best-sellers. Et les sous de sa chronique. Je comprends tout à coup que cette façon de vivre, dans son perchoir, avec peu de moyens, sans voiture, se rapproche de celle des étudiants et que cela doit ajouter à la séduction qu'il exerce sur les jeunes personnes.
Son livre est un roman sur le temps qui passe, sur la nostalgie de la passion du héros pour Angiolina. L'histoire mêle le passé : les fameux petits carnets noirs que Nil relit avec masochisme et qui contiennent des passages des lettres d'amour de sa diablesse enragée. Aujourd'hui, Nil courtise Anne-Geneviève. Il l'aime. Il ne résiste pas à Sarah, ni à Karin, ni à Laure. Et toutes, quand elles ont goûté de son sucre d'orge magique, elles en redemandent. Angiolina, d'ailleurs, l'avait baptisé Mitrounet. Nil ne dédaigne point les petits garçons. Il lui faut donc louvoyer sans cesse : éviter que ces gens ne se rencontrent, ce qui n'est rien : il suffit de s'organiser, mais surtout ne pas avoir affaire aux mères. Les affreuses... Je me demande pourquoi les pédophiles leur font peur. Qui mieux qu'eux peut initier avec patience les vierges à l'amour ? Pas les parents en tout cas. Qui peut, avec une infinie patience, les emmmener au cinéma ? Leur offrir des goûters, des macarons chez Pons ?
Nil a rompu avec sa belle lycéenne, parce qu'au bout de trois ans de passion, elle a tout gâché en s'envoyant un moniteur de ski. Ce n'est que le prétexte : en fait, elle allait avoir dix-huit ans... Et puis, il préfère garder une belle image de cet amour. Qu'il ne retrouve pas parce que parmi toutes ses conquêtes, aucune ne tranche. Alors il papillonne, séduit, sans en choisir aucune. Il ne veut pas leur faire de mal non plus : c'est un libertin sentimental. Et puis aussi, il veut que ses maîtresses soient passionnées, fidèles, mais pas trop envahissantes... Il leur dit qu'il les aime. Bien sûr que c'est vrai. Au moment où il le dit. Malheureusement les mots d'amour sont interprétés comme des gages d'amour éternels...
Je lui demande s'il est misogyne ? Pas vraiment, bien sûr il y a des propos peu flatteurs sur les femmes, mais les hommes entre eux en rajoutent et c'est toujours Rodin, le chasseur de biquets, qui les tient. Pour lui, elles sont hystériques, tricheuses. D'ailleurs, dans les files d'attente, ce sont toujours elles qui essaient de passer avant les autres, "la trahison est dans ce sexe une fatalité hormonale".
Rodin, lui, collectionne les photos de ses amants. Il les fait poser, accroupis, fesses écartées, et garde d'eux cette image. Il achète leur trou du cul. Un type, ce mec ! Parfois, Nil le soupçonne de s'intéresser uniquement aux enfants, parce que les gosses ça coûte moins cher que les femmes...
Nil est une sorte de kamikaze : il a le goût du suicide, de l'extermination ; il devrait examiner les raisons qui l'ont poussé à rompre avec ses petites amoureuses, à divorcer d'avec Véronique sa femme, etc.
Matzneff dit qu'il pourrait aussi bien cesser d'écrire et mourir.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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