Ivre du vin perdu

Le libertin sentimental

Par Richard Garzarolli, La Liberté, Fribourg, 10/10/1981

Commencé sur un ton léger, voire badin, le dernier roman de Gabriel Matzneff se referme sur un point d'orgue pathétique. Assis au coeur d'une cité où, fuyant ses blessures, ses hontes, ses péchés et ses lyriques extases, il se livrera à un hédonisme désespéré, Nil Kolytcheff, ombre glorieuse de l'auteur, s'interroge en ces termes :
"Qu'est-ce que l'enfer, et qu'est-ce que le Paradis ? Nous sommes des aveugles qui marchons sur un fil d'acier. A gauche, l'abîme, et à droite l'abîme. Seul le Christ peut nous retenir par la main, mais ce Christ où est-il ?... Qui est ce Fiancé, imprévisible et nocturne ? Quel est son visage ? Et par la voix de qui nous parle-t-il ? Celle d'un saint, ou celle d'un pécheur ? Celle d'un professeur de théologie à l'institut Saint-Serge, ou celle d'une petite call-girl du Harrison Plaza ?"

De l'autre côté du globe, à Paris, des êtres l'aiment, l'attendent. Dans son "grenier", antre de la dévotion et du libertinage, sourit imperturbablement un Bouddha d'or près des icônes orthodoxes. Il sourit, le Libéré-Du-Désir, comme s'il savait que pour l'homme commun, même génial, le tourment fait partie de toute vie encore liée à l'illusion de la passion. Comme s'il savait que l'homme, entre l'enfer et le paradis, reste seul avec ses peines terrestres, s'il ne parvient pas à rejoindre la divinité.

Une odeur de soufre

Certes, Nil Kolytcheff n'est pas un saint. Il appartiendrait plutôt à la race des schismatiques et des pécheurs impénitents : inaccessible au conformisme, il préfère la pauvreté de l'homme libre à la richesse de l'esclave. Ogre désenchanté, il croque à belles dents la sensualité de la jeunesse, quand bien même son châtiment (qui se transforme parfois en volupté) est-il l'attente anxieuse, qu'augmente parfois, lorsque ses proies sont mineures, la peur des parents ou de la justice. Quoique fort cultivé, il garde l'esprit d'enfance, vivant selon ses sentiments du moment. Bref, ce héros singulier dégage une odeur de soufre : ses provocations incessantes, ses paradoxes dérangeront plus d'un lecteur superficiel, les poussant peut-être même aux rivages de l'agacement.
C'est que Gabriel Matzneff, réputé pour un courage moral comparable à celui des Anciens qu'il fréquente assidûment; ose aller jusqu'au bout de lui-même, nouant magistralement la gerbe de ses thèmes, qui est aussi celle de sa vie entière, en nous donnant "Ivre du vin perdu". Un roman facile à lire, certes, d'une facture et d'un style classique que rehausse encore le ton "matznévien". Mais un roman à ne pas lire futilement, de craindre de se noyer dans le verre d'eau de l'anecdote, et d'en tirer une fausse impression.
En effet, l'auteur donne une fresque du milieu pédophilique, de ses rites, de ses lieux, de ses angoisses, de ses troubles et de ses obsessions, à travers Kolytcheff, amant de très jeunes filles, et son cynique ami Rodin, consommateur de garçonnets vénaux : la fresque, unique en son genre, vaut pour soi, et représente un document sur lesquel pourraient se pencher avec passion les sociologues, anthropologues ou autres représentants des sciences de l'homme. Elle suscitera à juste titre une curiosité qu'on espère saine. Mais elle ne forme que la toile de fond d'une oeuvre littéraire, qui charrie des thèmes autrement plus graves.
Ce gros roman qu'on pourrait croire autobiographique, mais qui reste une oeuvre de fiction, puique ainsi en a voulu l'auteur, campe un personnage en proie aux tourments et aux félicités de l'amour. Un personnage nouveau, disséqué, mis à nu impitoyablement au fil des pages et, malgré quelques apparences trompeuses, révélé dans sa nature paradoxale sans aucune complaisance. Nil Kolytcheff, séducteur impénitent, est ce nouveau Don Juan qu'esquissa Montherlant dans sa pièce représentée en 1958 et jamais encore porté à maturité par un écrivain : non pas méchant et misogyne, comme le Don Juan traditionnel, mais aimant vraiment les filles qu'il captive. Non pas infidèle, mais cumulant le changement et la durée, à la fois fidèle et infidèle. Un Don Juan non pas caricatural, en définitive, mais simple et beaucoup plus proche qu'il n'y paraît du commun des mortels.

Deux grands astres éteints

Libertin sentimental, le héros de Gabriel Matzneff peut certes vivre l'"aventure" vite oubliée. Mais l'expérience même du passager le rappelle au durable. Son goût de séduire est sans limites. Cependant, ce dont il a besoin, plus que tout, c'est de l'amour. "La débauche n'est pas l'amour, constate-t-il, elle est à peine le plaisir". Ce qui le hante, c'est le sublime de la passion. Ce sublime qui l'a rejeté après l'avoir grandi, grâce à deux femmes : Véronique et Angiolina. La première, image de la douceur christique baignée de grâce conjugale et couronnée de piété, l'a trahi après huit ans de passion dont trois de mariage. La seconde, connue à quinze ans, incarnation de la passion fougueuse et tyrannique, a fomenté la rupture après trois ans de "bal des ardents". Mais l'une et l'autre, grands astres éteints dans le présent, brillent encore dans le temps infini de la mémoire : Nil ne parvient pas à les oublier, et , s'il les recherche à travers de successives conquêtes, il ne les retrouve pas, devenant "cadavre spirituel, figuier stérile", nihiliste et sceptique n'ayant plus qu'une règle unique : "La félicité ou la mort".

Les sentiments : la beauté de la vie

Dès lors, toute joie terrestre est ombrée par la souffrance, et quand bien même Kolytcheff en boit la coupe avec volupté. L'avenir ne représente plus pour lui qu'une illusion, puisque tout est contenu dans un passé dont il forme le gardien vigilant. Livré à des pulsions affectives contradictoires, il multiplie les situations dangereuses, et doit se résoudre chaque jour à mentir à ses nouvelles conquêtes, lui qui déteste le mensonge. Tout devient paradoxal : il détruit ce qu'il aime, abat les idoles qu'il a élevées... Aussi regarde-t-il avec une fascination honteuse son ami Rodin : cet homme âgé, qui fait la "chasse aux biquets", a perdu tout élan vital à la suite d'un procès. Il consomme donc, cynique, payant les objets de son attention et ne s'embarrassant d'aucun scrupule, avec une sorte de candeur presque émouvante. Les sentiments lui semblent une singularité dérisoire, alors qu'ils sont pour Kolytcheff le plus beau de la vie.

Un des derniers moralistes

On le pressent, "Ivre du vin perdu" est le grand roman de maturité d'un des derniers moralistes classiques. Tous les thèmes de Gabriel Matzneff y trouvent leur accomplissement, toute sa liberté s'y épanouit, et avec elle, son courage d'auteur solitaire, situé hors des modes, des chapelles et des clans. Il y développe, ce que permet seul le roman, ses réflexions sur le temps, montrant qu'il existe une sorte d'unité métaphysique dans laquelle ce que nous appelons passé, présent ou avenir se fond en une même réalité. "Ivre du vin perdu" dérangera, suscitera peut-être des réactions : tant mieux. Car un livre si important ne devrait pas passer inaperçu, d'autant qu'à travers les dérives de la chair, c'est bien notre spiritualité qu'il interpelle tout au long de son récit.

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