Ivre du vin perdu

La passion selon saint Gabriel

Par Pascal Bruckner, ?, 31/12/1981

Peut-on encore être libertin à notre époque ? Au XVIIe siècle, il suffisait, s'il faut en croire un numéro de la revue Histoire (1), de pourfendre la censure et les privilèges de la noblesse, de douter de l'existence de Dieu, de réclamer le droit à la jouissance, pour être gratifié de ce vocable infamant. De nos jours, l'élargissement des moeurs, la permissivité ont considérablement dévalué le terme. Sauf pour une catégorie de personnes : les amateurs d'enfants.
Les voici nos derniers maudits, nos brebis galeuses : la société a cessé de légiférer dans nos bluettes, mais elle est toujours présente pour traquer les amours pédérastiques. C'est pourquoi le pédophile est l'ultime héritier des grands mythes amoureux, lui seul connaît l'intensité des passions dangereuses que menacent la réprobation et le tribunal. Nil Kolytcheff, figure centrale du dernier roman de Gabriel Matzneff, appartient à cette race de chasseurs pour qui les jeunes débutantes et les garçons de moins de quatorze ans ont l'attrait irrésistible du fruit défendu. En compagnie de son ami, le banquier Rodin, l'oisif Kolytcheff, que hante l'histoire d'un amour malheureux avec une adolescente, écume les sorties de lycée, les piscines, les jardins publics, mais aussi Ceylan et les Philippines, en quête de frimousses et de corps sans cesse renouvelés. Cela nous vaut une géographie érotique très précise de Paris qui ravira les connaisseurs, les touristes, ou simplement les curieux.
Mais à travers son double en débauche, lui aussi d'ascendance russe et de religion orthodoxe, Gabriel Matzneff ne se contente pas d'affirmer et d'afficher son appétit pour les fruits verts des deux sexes. ces aventures sensuelles ou cocasses n'acquièrent chez lui un tel relief que par le ton qu'il sait leur donner : parler frivolement de choses sérieuses et gravement de choses futiles, conjoindre l'Evangile et la drague, expliquer la sodomie dans le langage des Pères de l'Eglise, tel est le charme de cette écriture. On aurait tort de voir dans ce croisement irrespectueux une quelconque hypocrisie : le libertin a besoin d'opposer Jésus à Vénus pour jouir de ce dilemme, rester écartelé entre deux postulations dont l'une ne se conçoit pas sans l'autre. Pédéraste qui aime les femmes, athée qui aime les prêtres, végétarien qui aime la viande, inconstant qui rêve du couple, Nil Kolytcheff est le symbole même d'un déchirement consenti.
Ainsi le verbe des Saintes Béatitudes conjugué aux émotions voluptueuses permet-il de renouveler un genre passablement essouflé depuis Sade et Bataille ; et notre Don Juan "philopède" que guette la statue du Commandeur - sous la forme de mères de famille vindicatives et hystériques - peut-il souhaiter qu'au jour du Jugement le Christ lui pardonnera ses péchés en raison du troupeau de lycéennes qu'il a converti à l'Eglise d'Orient !
Cette double ferveur - chrétienne et amoureuse - cette indifférence totale à ce qui n'est pas sa passion donnent au roman de Gabriel Matzneff une place d'exception dans la littérature contemporaine. Celui qui partage avec lui un goût identique pour la séduction contemple là avec ravissement sa propre image ; et quand le héros relate les tourments et les larmes que lui vaut une liaison avec une jeunesse de quinze ans, cela constitue l'ingrédient le plus épicé dans le breuvage ardent de cette volupté.

(1) "L'aventure des libertins", de Maurice Lever, Histoire, octobre 1981

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