Harrison Plaza

Philopédie à Manille

Par Gérard-Humbert Goury, Le Magazine Littéraire, 01/07/1988

L'auteur, je ne pense pas dévoiler un secret en le signalant, adore les petits garçons et les jeunes filles en herbe. Grand lettré, admirable chroniqueur d'un quotidien avant qu'on ne le censure pour ses moeurs, écrivain de race, le voici arivé à la cinquantaine, et toujours volontier pédagogue, entre la piscine Deligny et une île enchanteresse où la chair fraîche se prête avec bonheur, moyennant quelque menue monnaie. Ajoutons que l'auteur, à l'évidence, ne viole nullement ces créatures, mais au contraire les enrobe d'un amour débordant qui lui est rendu au centuple. Après tout, on peut préférer les angelots joufflus soufflant de délicieux zéphyrs, maintes fresques en attestent, à certaines matrones d'aujourd'hui, incollables sur le dernier couturier à la mode, ou le prix de la boîte de petits pois à Carrefour. Matzneff, donc, renouant avec une tradition maintenant bien établie (on se rapportera à son Journal, éd. La Table Ronde), parle de lui-même. Non sans fatuité parfois agaçante, mais l'homme se rétablit d'une boutade, d'un aveu d'angoisse, alors on pardonne à l'instant.
Harrison Plaza, c'est le récit d'un séjour à Manille (aux Philippines) de notre auteur, en compagnie de trois autres compagnons de la "secte philopède", selon sa propre terminologie. Ces quatres jouisseurs, d'âge et de statut divers, fréquentent le lieu depuis des années, loin des foudres de l'autorité tricolore, dont les représentants détestent qu'on touche à une adolescente qui ne demande que ça, tout en jouant volontier de la matraque à longueur de nuits sur des individus, il est vrai, basanés.
Nil, le narrateur (Matzneff, bien sûr) se remémore les lustres passés, philosophe avec ses condisciples de débauche, regrette la dureté des temps. Car au tyran Marcos, débonnaire en ces affaires de peau, a succédé Madame Aquino, tenue en main - si l'on m'autorise l'expression - par l'Eglise. Nil attend Allegra qui débarque de l'avion. Allegra, quatorze ans, rieuse, des dents de perle, éprise d'une passion torrentueuse dont Nil s'enivre. Le lecteur a droit aux heurts et malheurs d'un pédophile pour vivre sans entraves ses liaisons.
Ce qui pourrait énerver - et Dieu sait s'il énerve souvent - est compensé chez Matzneff par une délicatesse intacte, un charme "russe" auquel on se laisse prendre. Mais la vie parfois poivre les dragées des communions solennelles. Rodin, membre de la secte, est occis par l'une de ses conquêtes, un garçon qui connaît le cours du dollar. Et Nil souvent chahuté par une Allegra leste de parole (le genre Madame Sans-Gêne en culotte Petit Bateau, si le lecteur voit ce que je veux dire), Nil, d'un coup, se trouve frappé d'une maladie dont les symptômes font craindre celle dont le nom seul soulève l'effroi. Harrison Plaza, hôtel, bâtiment commercial, centre de rencontres propice aux fornications d'incubes et de succubes, détruit par un incendie, préfigure-t-il un Nil puni de ses excès blasphématoires à la vertu ? Allons ! Il n'y a que Don Juan pour défier jusqu'au bout le Commandeur. Nil, plus modeste - pour une fois - s'enveloppe dans la chaleur de son espiègle et grave pouliche. Les temps terribles décrits par l'évangile - Nil est chrétien - sont encore à venir...

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