Harrison Plaza

Nil Obstat

Par Jérome Garcin, La Feuille littéraire, n°5, 31/12/1989

Quand il n'écrit pas son journal intime, Gabriel Matzneff rédige des romans autobiographiques. Au moins les fidèles du plus célèbre hédoniste de la piscine Deligny sont-ils assurés de n'être jamais décus. Matzneff est de ces écrivains qui publient pour donner de leurs nouvelles et témoigner, le plus régulièrement possible, de leur bonne santé physique (pas un pouce de graisse et, dit-on, une sexualité de jeune Grec), mais aussi littéraire (toujours cette prose ascétique de version latine qui fuit l'adjectif et le débordement). Harrison Plaza donne, à cet égard, un excellent bilan : la nouvelle morale en vigueur depuis l'apparition du sida accuse la fidélité de Matzneff aux principes de vie qu'il décrétait, il y a quinze ans, dans les Moins de seize ans. Pas plus qu'il n'a pris de bourrelets ce presque quinquagénaire au teint soigneusement hâlé n'a renié sa nature profonde, celle d'un pédophile militant (esthète, il lui préfère le mot philopède), d'un dandy byronien, d'un frondeur perpétuellement armé contre la société bourgeoise, d'un sybarite spartiate, d'un écrivain de droite aux idées de gauche, exclusivement nourri aux textes saints et aux aphorismes de Cioran. Harrison Plaza perpétue la ferveur combative d'un Matzneff rendu plus acerbe encore par sa récente comparution au Quai des Orfèvres. Dans les Philippines de Cory Aquino, on retrouve, autour de Nil, les héros des précédents romans de Matzneff, tels Dulaurier et Rodin, prototype de l'homosexuel occidental en mal de jeune chair fraîche. Nil, lui, attend l'arrivée d'Allegra, 14 ans, lycéenne parisienne qu'il a initiée à l'amour et à qui il a offert ce voyage à l'autre bout du monde, pour fuir Paris où veillent la police des moeurs et les parents d'élèves. Pas de thèmes ni de personnages nouveaux, donc, mais une farouche obstination à décrire méticuleusement la passion qui unit un homme et une gamine contre les lois coercitives de la cité et la menace galopante du sida dont Nil, à la fin du livre, se croit atteint, à tort. Le héros de Nous n'irons plus au Luxembourg et d'Isaïe, réjouis-toi n'a pas vieilli, c'est même sa gloire et sa fierté, mais il n'a jamais si fortement célébré l'absolu des amours interdites et le droit impérieux au suicide. Appelons ça, avec précaution, la diététique de Lord Matzneff.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page