Harrison Plaza

Harrison Plaza

Par Patrice Lajus, La Feuille littéraire, n°5, 31/12/1989

Nil Kolytcheff, le héros d'Harrison Plaza, se situe au-delà des préjugés, poursuivant sa course singulière parmi les flammes du désir et dans le feu de la passion.
Un feu dévorant qui se retrouve dans les titres de diverses oeuvres de Gabriel Matzneff : ainsi le premier tome de son journal intime s'intitule-t-il Cette camisole de flammes, tandis que le dernier volume publié, Un galop d'enfer, laisse deviner d'autres flammes à travers l'évocation infernale. Le feu s'avère plus spirituel dans Comme le feu mêlé d'aromates où il désigne le mouvant visage de Dieu d'après Héraclite. Quant au Taureau de Phalaris, dictionnaire philosophique publié en 1987, il fait allusion au cuisant supplice du tyran d'Agrigente qui enfermait ses victimes dans un taureau de cuivre incandescent. Multiples sont les visages du feu qui peut se révéler purificateur, inspirateur autant que destructeur. Harrison Plaza reflète à plusieurs reprises des lueurs d'incendie, dont le principal est celui qui détruit l'ensemble architectural qui donne au livre son titre. Cette destruction est celle d'un lieu auquel sont intimemement attachés les personnages du roman, qui la ressentent comme l'intense brûlure d'une part d'eux-mêmes. Bien que le Harisson Plaza soit rené de ses cendres, sa consomption illustre bien la précarité des choses, de ce monde que seul le souvenir peut maintenir en vie après leur disparition. "Dès son adolescence, Nil avait aimé vagabonder parmi les ruines : Délos, El Dljem, Palmyre lui avaient enseigné que le temps consume tout, nos amours, nos paysages, bientôt notre vie, et que l'histoire humaine est un sablier que Dieu lui-même n'a pas le pouvoir de retourner." Une des tâches essentielles de l'artiste, de l'écrivain, est de graver dans son oeuvre la trace de ce qui fuit. Par le feu de l'esprit et du coeur il lutte contre celui de la destruction. La brûlure d'amour est aussi apte - feu contre feu - à combattre les flammes ravageuses du temps, accordant de connaître "la fulguration qui éclaire, résume et accomplit tout", que Nil compare au satori bouddhiste ou à la théorie chrétienne. C'est pour demeurer à la pointe la plus haute de lui-même que celui-ci est constamment en quête d'un amour total. Cette quête est celle d'un absolu qui, certes, se heurte souvent aux terrestes imperfections, mais n'est-ce pas en acceptant, lorsqu'il le faut, le chaos du coeur et des sens que l'on peut avancer sur le chemin de la profondeur qui est celui de l'élévation ?
"L'amour et la mort, les deux seuls vrais sujets", écrit Gabriel Matzneff. Tous deux se conjuguent en effet dans son roman et c'est sous la menace de l'une que l'autre jaillit dans tout son éclat en des moments de grâce douloureuse où s'impose l'appel à la transcendance. Car Nil, s'il n'est guère orthodoxe, au sens strict du terme, dans ses rapports avec la religion, se réfère en de nombreuses occasions à l'Evangile et au sacré ; ainsi fait-il découvrir à la jeune Allegra les chemins de la vie spirituelle. Et c'est sur un magnifique élan d'amour et de foi confondus que prend fin ce roman où l'humour et l'allégresse du récit laissent transparaître le pathétique de la vie qui passe et la fragilité des bonheurs humains.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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