Les Lèvres menteuses

Deux grands enfants

Par Chantal Liaroutzos, Le Magazine Littéraire, 01/12/1992

Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Leurs parents financent leurs études. Ils pourraient s'aimer tranquillement. Ils s'aiment. Certes ils habitent à 400 km l'un de l'autre, mais là n'est pas l'obstacle. Les retrouvailles n'en sont que plus voluptueuses, et "l'habitude pré-conjugale" ne risque pas de s'installer.
Pour séparer Elisabeth d'Hippolyte, il aura suffit d'une pile de carnets - le journal intime de la jeune fille. Mais quel journal ! Au fil des pages, Hippolyte cherche à découvrir le vrai visage de celle qu'il aime. Quête illusoire. A chaque fois qu'il croit lever un masque, c'est un autre masque qui apparaît. Elisabeth ment comme elle respire. Mais peut-on encore parler de mensonge quand la notion de vérité semble à ce point privée de sens ? Car Elisabeth se ment d'abord à elle-même. Son journal est bien un miroir, mais c'est celui, magique, qu'interroge la reine perverse : il n'a d'autre fonction que de lui répéter, sur tous les modes et tous les tons possibles, qu'elle est la reine, et la plus belle.
Hippolyte supporte de plus en plus mal d'être ainsi balloté de fables en aveux, de mensonges en semi-vérités. Naturellement, il ne peut se passer du venin distillé par les carnets. Son amour en souffre et s'en repaît. Ne cessant de fustiger Elisabeth, ne voit-il pas combien, pervers lui-même, il contribue à l'entretenir ?
Car l'attitude du jeune homme, épris de transparence, est peut-être plus surprenante que celle d'Elisabeth. Puisqu'elle semble avoir compris très tôt, grâce au milieu social qui est le sien, que le monde est une scène, elle en a simplement tiré les conséquences : elle ne vit qu'en représentation. Ingénue, à sa manière. Dans quelle mesure est-elle victime de ses propres mises en scène ? Hippolyte ne cherche pas à le savoir. Il ne veut que l'accabler. Qui sait si la jeune femme ne l'a pas compris, et ne nourrit pas elle-même ce délire pour entretenir son amour ?
Au lecteur d'imaginer. Hippolyte, décidément bien naïf, croit chercher à comprendre et ne trouve que des motifs de récrimination. Ses griefs n'auraient-ils d'autre but que de développer une misogynie déjà bien avérée dès ses premiers pas dans la vie amoureuse ? Le récit, qui semble adopter exclusivement le point de vue du jeune homme, se prive ici d'une épaisseur que ne compensent pas toujours les réussites de l'écriture. Le personnage d'Elisabeth n'est manifestement pas aussi sulfureux que le fantasme de son amant - quand il préfère ne pas voir en elle une petite-bourgeoise en mal de narcissisme. Il faut attendre le dénouement pour que le récit trouve la dimension pathétique qu'il laissait entrevoir. On aura, en attendant, flâné dans les allées de la vie étudiante en compagnie de ces deux grands enfants auxquels l'oisiveté, malgré l'intérêt qu'ils peuvent porter à leurs études - Hippolyte surtout ! - confère une sorte de grâce et d'irréalité.

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