Mamma, Li Turchi !

Le refuge vénitien

Par Philippe Sénart, Le Figaro littéraire, 07/09/2000

Les turchi de Gabriel Matzneff sont-ils, dans leur dialecte tarasconnais, les teurs de Tartarin, en bon français les turcs ? Dans son dernier roman, Mamma, li turchi !, Gabriel Matzneff ne pousse pas un cri de guerre. Le temps n'est plus où il rêvait d'entraîner ses "mousquetaires" dans la libération de Constantinople pour les beaux yeux du tsar de toutes les saintes Russies. Ce n'est même plus, au point où nous en sommes, un signal d'alarme. Gabriel Matzneff a écrit Mamma, li turchi ! à Venise, non loin de Trieste, là où, en 1830, Stendhal disait que l'on touchait à la barbarie. Aujourd'hui, où commence la barbarie ? Où en passe la frontière ? Les barbares sont partout.
"Turchi", dit Gabriel Matzneff, est une "métonymie". Ce mot n'a pas un sens particulier. Il désigne dans leur ensemble toutes les forces acharnées contre l'individu, le mondialisme niveleur, le totalitarisme oppressif, la dictature anonyme de la pensée unique. Balzac avait prévu dans son Illustre Grandissart l'avènement d'une force uniforme obéissant à une "pensée unitaire". "Après les derniers efforts de civilisation qui ont accumulé sur un point tous les trésors de la terre, les ténèbres de la barbarie ne viennent-elles pas toujours ?" Gabriel Matzneff a-t-il écrit, sous couvert d'un roman dont la lecture offre un agréable passe-temps, un pamphlet contre le "pouvoir médiatique" qui fournit à la pensée unique ou unitaire son artillerie lourde ? Mais que peut-il lui opposer, sinon, il le dit lui-même, un air de pipeau.
Il nous a déjà fait entendre cette petite musique dans son délicieux roman Nous n'irons plus au Luxembourg. Il écrivait alors qu'être heureux c'était être suspect et, en Mai 68, la jeunesse suspecte avait été chassée du jardin du Luxembourg. On percevait dans ce roman teinté de mélancolie un adieu à la jeunesse et, déjà, le pressentiment de voir les assauts d'un monde soumis à un ordre totalitaire contre les esprits libres. Chassé du Luxembourg, Gabriel Matzneff pouvait-il trouver à Venise un point de résistance sur la ligne bleue de l'Adriatique ? Et peut-on encore défendre là un Occident dont Gabriel Matzneff ne se sent d'ailleurs nullement solidaire ? Venise n'est que ce balcon d'où André Fraigneau jetait, en 1939, un dernier regard sur feu l'Europe. Gabriel Matzneff n'y a conduit les personnages de son roman à chacun desquels il ressemble - le cinéaste libertin, le moine orthodoxe féru de Saint-Grégoire Palamas et de Tintin, l'aristocrate cosmopolite à laquelle les allemands ont imposé le port de l'étoile jaune - que pour s'offrir le spectacle d'une fin de monde dans un instant désespéré de bonheur.
Gabriel Matzneff a mélangé dans son oeuvre, de "L'Archimandrite à L'archange aux pieds fourchus", le soufre et l'encens dans un dosage subtil et il s'est grisé de caracoles infernales, mais la vieillesse de Casanova l'a toujours tourmenté. "Suis-je damné ?", se demande-t-il à chaque page de ses petits carnets noirs. Croyait-il en Dieu ? Au moins croyait-il au Diable. Cela faisait une bonne moitié de chrétien et il fallait faire confiance au Diable pour le ramener à Dieu. L'oeuvre de Gabriel Matzneff n'est sans doute qu'un long pèlerinage de l'enfer au ciel par les chemins poétiques de l'Eglise de son enfance. J'ai appelé Gabriel Matzneff un touriste de la foi.
Mamma, li turchi ! est dans ce parcours sacré une halte. Les personnages en sont réunis, par le malheur des temps, dans ce refuge vénitien. Ils y ont apporté chacun leurs provisions de soufre et d'encens, peut-être pour une ultime liturgie. Mais ils les ont mises de côté, et ils ne veulent que jouir de l'instant présent, dans un sentiment de fragile harmonie, en faisant la paix en eux et entre eux, face au Barbare oppresseur. Mamma, li turchi ! ni appel aux armes, ni appel au secours, est un nostalgique rendez-vous de civilisation, badin et léger, coûte que coûte.

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