Isaïe réjouis-toi

Matzneff : les gens ont peur du Paradis

Par Marc de Smedt, Le Magazine Littéraire, 01/11/1974

Dans Isaïe réjouis-toi nous assistons à une crise d'amour qui est aussi crise religieuse...
Oui, Isaïe c'est l'échec d'un couple mais aussi l'incapacité de ce couple à vivre le sacrement du mariage. En fait, Nil, le principal personnage masculin, se rend compte au cours de la crise qu'il traverse avec sa femme que l'enseignement de l'Eglise sur l'amour, sur le couple, sur le rôle de la femme, ne correspond ni à sa nature profonde ni plus généralement à la réalité humaine. Cela dit ce n'est pas un livre à thèse mais l'histoire d'un amour, d'une crise, d'un éclatement. Mon divorce m'a éloigné de la pratique religieuse mais je ne songe à aucun moment à renier ce qu'il y a de vivant chez les Pères : les techniques de méditation, de possession de soi, tout ce que recouvre le mot ascèse (ascesis, exercice en grec).

Un adolescent joue dans cette histoire un rôle très ambigu : il est comme l'ordonnateur de la décomposition générale, est-ce le mauvais ange ?
C'est en tout cas le bel ange. Ce ravissant collégien anglais dont Nil et Véronique, sa femme, tombent l'un et l'autre amoureux, est-il l'ange exterminateur ? Oui, puisque son irruption aboutit à la destruction du couple mais peut-être est-il aussi l'ange libérateur. Nil et Véronique s'aimaient passionnément mais en même temps ils étaient prisonniers de trop de carcans. Cette crise est donc aussi une prise de conscience féconde pour tous les deux. Ce gamin anglais n'a fait que cristalliser une situation qu'affrontent tous les couples : l'ouverture au monde extérieur, les autres, le difficile équilibre entre l'amour-passion qui isole du monde et la curiosité-désir qui nous y replonge.

Cet adolescent anglais est comme l'archétype de tous ces autres moins de seize ans qui ont inspiré ton dernier essai ?
Des moins de seize ans, il y en a dans tous mes livres. C'est en vérité une de mes idées fixes majeures, non au sens malsain que peut avoir l'expression "idée fixe" mais au contraire dans un sens joyeux, créateur, ludique. L'adolescence c'est l'âge du refus, de la rupture. Rester fidèle à l'esprit de cet âge, c'est dire non à ce que Nietzsche appelle le "cul de plomb", c'est à dire le faux-sérieux, les faux-devoirs, toute la sclérose qui rend le monde adulte si terne et si ennuyeux.

Ces deux livres expriment clairement ta bisexualité. Matzneff nouvel objet de scandale ?
La nostalgie de l'androgyne est une des nostalgies fondamentales de l'humanité. Elle est, par essence, nostalgie paradisiaque. Si mes histoires de petits garçons et de petites filles font scandale c'est simplement parce que les gens ont peur du paradis.

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