Mamma, Li Turchi !

Amore à Venise

Par Arnould de Liedekerke, Le Figaro Magazine, 14/10/2000

La diététique de lord Matzneff pourrait ainsi se résumer : pratique assidue des Trois Mousquetaires, de la clinique Cahuzac et de saint Jean Climaque ; métanies rue Daru, "passion prédominante" des nymphettes selon Don Juan. Son dernier roman, très italianisant, tient du conte de fées et du règlement de comptes. Frappé d'infamie, "jivarisé" par le climat de "l'affaire Putois" - entendez Dutroux -, montré du doigt jusqu'aux Deux-Magots, Raoul Dolet, cinéaste sexuagénaire et libertin, déserte Paris pour Venise en compagnie de Mathilde, sa maîtresse, quarante ans de moins sur l'échelle du temps, en rien sur celle des Vertus. Dans la cité des Doges et du baron Corvo, ces toutereaux fraternisent avec d'autres "outlaws", Nathalie, juive richissime, vagabonde à la Larbaud, rescapée de la Gestapo, Guérassime, jeune moine orthodoxe français, dont la stature, l'humeur enjouée, nous font une sorte de Porthos en quête du mont Athos. Tous apprennent ensemble, avec ferveur, en communion, la langue de Dante sur les bancs de l'institut Giogilo Baffo, sorti d'un scénario de Scola. Tous s'apprennent les uns les autres sur fond de lagunes, d'idiomes bizarres, de palais meurtris, de prosecco, de Bellini au Harry's Bar. La fin de l'histoire appartient aux lecteurs, dont certains pourront s'agacer d'un plaidoyer pro domo. "Le salut, c'est l'incognito", dit Raoul Dolet. En un monde d'une tartufferie clintonienne, e pericoloso sporghersi. Qu'importe, Pasolini, D'Annunzio auraient applaudi à ce roman nimbé de nostalgie aussi bien que l'adagietto de la Cinquième de Mahler.

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