Mamma, Li Turchi !

L'ensoufré

Par Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo, 23/06/2000

Après huit ans de relatif silence, Gabriel Matzneff revient au roman. En homme blessé, qui souffre et jouit à la fois de sa "marginalité", et en écrivain sûr de son talent.

"Il y a en moi, écrit quelque part André Gide, un enfant qui s'amuse, et un pasteur qui l'ennuie". Sauf que chez ce gidien de Matzneff, éternel jeune homme de 64 ans, l'enfant continue de s'amuser, et que les prêtres de sa religion, l'orthodoxie, ne semblent guère l'ennuyer. "Pour être heureux, dit-il, je n'ai besoin que d'une table pour écrire, et d'un lit pour aimer. je mène la vie que j'ai voulu mener. En marge et marginal, mais j'aime la clandestinité. Je suis plutôt gai, j'ai bonne mine, ça énerve les gens !".
Ecrivain précoce, dès seize ans, il commence à tenir son journal intime : huit volumes en ont été publiés, depuis Cette camisole de flammes (1976), à La Table Ronde ou chez Gallimard, ses deux éditeurs de toujours. Le neuvième, Les soleils révolus, est prévu l'an prochain chez Gallimard, où Philippe Sollers est son éditeur : "Avec Sollers, nous parlons de foi, de théologie, explique Matzneff, nous nous taquinons ." A dix-neuf ans, il compose son premier essai, Le suicide chez les Romains, fruit des humanités très classiques, latines surtout, que le jeune Gabriel a accomplies à la Sorbonne. Et puis, en 1966, paraît L'Archimandrite, à La Table Ronde, son premier roman : "Il n'était pas nul, juge-t-il avec le recul du temps. Plutôt maladroit. J'ai toujours essayé que mes livres soient aussi beaux que possible. Et je les aime tous encore, même si j'espère que je fais constamment des progrès." Gabriel Matzneff est à la fois un écrivain sûr de son talent : "J'ai, dit-il, en particulier, le génie des titres, comme Malraux ou Sagan, ce qui n'est pas si fréquent", et qui sait faire la part des choses : "De ma vie, je n'ai jamais reçu aucun prix littéraire, ni petit ni grand. Mon banquier le regrette beaucoup. Moi, je m'en fous. Ca ne changerait rien à ma place dans la littérature, par rapport aux auteurs de ma génération, comme Sollers ou Le Clézio." Toutefois, il avoue : "Mon nouveau roman Mamma, li Turchi !, j'aurais souhaité un instant le publier sous pseudonyme, chez un autre éditeur. J'aurais pu avoir le prix Goncourt ! Mais mon style est si reconnaissable, que la supercherie n'aurait pas fait long feu."
En effet, Mamma, li Turchi !, avec son titre bizarre, qui, explique-t-il, fait référence aussi bien "aux vrais Turcs, massacreurs des Arméniens, aux nazis exterminateurs des juifs, qu'aux tenants actuels de l'ordre moral, ces paladins de l'ordre américain du monde", est un roman matzneffissime. Une histoire qui mêle les destins d'une riche sexagénaire lesbienne qui a vu, toute petite, sa mère partir pour les camps de concentration, d'un cinéaste "ensoufré" amoureux d'une jeune fille, et d'un révolutionnaire devenu moine orthodoxe. Le quatuor se trouvant uni par sa passion de l'Italie et de l'italien, par son amour des plaisirs de la vie, et par une façon libertaire de les savourer... "J'ai voulu inventer une petite société où l'on boit du bon vin, où l'on discute de l'ordre du monde. C'est un roman d'amours allègre, tonique et désespéré, le crépuscule d'une certaine forme épicurienne de vie." Difficile de ne pas voir dans ces personnages autant de doubles de Matzneff lui-même, de ses porte-parole. Roman autobiographique, sans doute, comme toute l'oeuvre de l'auteur. Mais Montaigne n'écrivait-il pas, en exergue des Essais : "Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre."
Et il est bien évident que les misères du cinéaste Raoul, accusé de faire l'apologie de la pédophilie, ne sont pas sans rappeler celles mêmes qu'a subies, pour les mêmes raisons, l'écrivain. En 1982, son nom, prononcé au cours de la sordide affaire du "Coral", avait valu à l'auteur des Moins de seize ans (Julliard, 1974), la perte immédiate de la chronique qu'il tenait dans Le Monde, et qui lui procurait une part non négligeable de ses revenus. Depuis 1996, dans le sillage d'autres affaires du même genre, il s'avoue la victime, à la fois d'un lynchage médiatique et d'agressions physiques : "Avec Nabokov, et Gide, j'ai été présenté comme un "intellectuel pervertisseur de la jeunesse". L'intelligentsia qui dispose de tribunes dans la presse n'a jamais pris ma défense. Aucun comité de soutien en ma faveur." Blessé sans aucun doute, Matzneff, mais pas amer. "Ma quarantaine médiatique suscite des lectrices et des lecteurs fervents, des adolescent(e)s qui m'écrivent. Tous mes livres sont réédités systématiquement. [Son précédent roman, Les lèvres menteuses, paru à La Table Ronde en 1992, sera repris en Folio l'année prochaine.] C'est miraculeux, quand on y pense, que des gens entrent dans des librairies, et achètent 6000 ou 7000 exemplaires de vos bouquins !"
Des scores fort honorables. Ecrivain pour happy few, à l'évidence, Gabriel Matzneff jouit d'une évidente reconnaissance du milieu littéraire, du soutien des librairies, pour qui il est un auteur qui publie et vend régulièrement. Certains de ses livres, comme Ivre du vin perdu, roman paru à La Table Ronde en 1981, puis en Folio, et Mes amours décomposés : journal 1983-1984, publié en 1990 chez Gallimard et repris en Folio, ont même atteint des scores fort honorables : environ 20 000 exemplaires en éditions premières, autant en poche. Gabriel Matzneff, parangon de l'écrivain indépendant, vit modestement de ses seuls droits d'auteur depuis qu'ont cessé ses collaborations dans la presse ("Aujourd'hui, on ne me demande plus rien, avoue-t-il, jamais mon téléphone ne sonne"), dans un studio non loin de Notre-Dame ("J'ai eu une enfance plus que dorée. Depuis, j'ai toujours vécu dans des placards"), et ne se plaint de rien. De sa condition, il parle avec franchise : "J'ai dû vendre mon studio, quelques oeuvres d'art. J'aime la bohème et le luxe." Son luxe ? Les restaurants, où il mange, au sens propre, ses droits d'auteur ; les grands vins, surtout les bourgognes, comme le moret-saint-denis ou le chambolle-musigny, dont il raffole. Quant à la bohème, cet amateur d'hôtels, qui habita trois ans au Tarane, à Saint-Germain-des-Prés, en a fait son credo : "L'hôtel, dit-il, c'est le monastère du libertin, du pécheur."
Dans son vocabulaire, on le voit, la religion n'est jamais très loin. Matzneff l'orthodoxe, en dépit de son physique de bonze, reconnaît : "Avec mes livres, j'ai joué un certain rôle dans la propagation de l'orthodoxie. Il y a des gens qui iront au paradis grâce à moi." Au paradis, il espère bien retrouver ses maîtres, qui furent aussi ses amis : Henry de Montherlant, dont il dispersa après son suicide, en 1972, les cendres sur le Forum romain et dont il loue encore : "la simplicité et la gentillesse" ; Cioran, "dont la conversation était extraordinairement stimulante", ou Hergé : "Un grand écrivain, un vrai gentilhomme, que j'ai rencontré en 1964. C'était un gourmet, qui possédait une cave de bordeaux exceptionnelle. Ensemble, à Paris, nous allions dans les plus grands restaurants..." Quant à ses ennemis, il les snobe, avec un grand sourire : "La haine est bête, heureusement."

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