Voici venir le Fiancé

Matzneff le démon se mue en archange Gabriel

Par Pierre Combescot, Paris-Match, 27/04/2006

Il y a quinze ans, il scandalisait. Aujourd'hui, on loue sa plume, son irrévérence et son classicisme : l'Italie, la jeunesse, les sujets mythologiques...

"Voici venir le fiancé". Voilà une nouvelle charmante, biblique même. Toutefois, compte tenu de la réputation de l'auteur, Gabriel Matzneff, on perçoit dès l'abord un léger parfum de soufre autour de cet éphèbe arrivant de nuit dans sa maison. Notre auteur, il est vrai, ne s'est jamais caché de son goût pour les adolescents, filles comme garçons. C'est un "philopède", mot inventé et glissé dans la bouche d'un de ses personnages ; le préférant de beaucoup à pédophile qui doit lui rappeler une marque de coton. On connaît ses démélés avec la brigade des moeurs à l'époque du Coral, où il était soupçonné, ainsi que des ministres, d'avoir participé à des parties de jambes en l'air dans cet établissement pour mineurs. On se souvient aussi de la honteuse descente de police dans son appartement où on le surprit au lit en compagnie d'une lolita qui - grâce soit rendue à Vénus ! - venait de fêter ses 16 ans. Matzneff est le spécialiste du mi-chemin. Il est sybarite, et dans le même temps, jeune Sparte. Du spartiate, il admire les abdominaux d'airain et le fessier de bronze. Il est bouddhiste et, en même temps, fervent orthodoxe. Du bouddhisme, il a attrapé la dégaine et la coupe de cheveux, et de l'orthodoxie, de vieilles patenôtres mâchées et remâchées par des hiéromoines, des archimanditres et des archiprêtres ivres d'encens. L'"Eglise russe hors frontière" qu'il célèbre à chaque coin de page de son nouvel ouvrage est sa façon de demeurer attaché à sa terre ancestrale, celle de Dostoïevski, de Pouchkine.... Celle d'avant la Glasnost. C'est à Matzneff, ami d'Henry de Montherlant dont il partageait certains goûts, que furent confiées les cendres de l'écrivain suicidé afin qu'il les répandît à Rome, sur le Forum. Alors ne vous étonnez pas que le suicide rode dans tous les romans de Matzneff dont le mode de vie balance entre Pétrone et saint Paul qu'il nomme "le nabot de Tarse". En cette époque de culs serrés, lire Matzneff, c'est vraiment ravigotant.

Le crayon de l'écrivain terminé, passons au "Fiancé". Le roman commence le jour où l'Eglise orthodoxe célèbre la mémoire du saint martyr Tryphon. Autour d'une table de trattoria à Sant'Agata sui due Golfi, de l'autre côté du golfe de Naples, s'est retrouvée une petite société aussi délectable que diverse. On y découvre le Pr Alphonse Dulaurier, célèbre auteur du "Rôle civilisateur de la tétine de truie dans la cuisine romaine sous la République et l'Empire". Arrivé la veille de Marrakech, où il venait de prononcer une conférence, "L'amour chez Strabon de Sardes, Tibulle et Omar Khayyam", le cinéaste Raoul Dollet, auteur d'"Opération Filloque" ; l'avocat Béchu, assidu des plages de Pattaya et qui n'y va pas par quatre chemins: "Les femmes n'entendent qu'un langage, celui de la bite au cul. Lorsqu'elle a une bite dans le cul, une femme comprend tout, même la phénoménologie de Hegel" ; la jeune Constance et son ami Nil Kolytcheff dont un fidèle Leporello pourrait dévider le catalogue des conquêtes en précisant: "Ma passion predominante é la Giovin principiante" ; Nathalie de la Fère, une gousse de choc, et Lioubov, sa dernière conquête, fille d'un Gersois et d'une immigrée russe qui peint des icônes ; la baronne Adélaïde Cramouillard, toujours entre deux cures d'amincissement et, pour faire bon poids bonne mesure, deux ecclésiasiques : le hiéromoine Guérassime Mendoza et l'archiprêtre Philippe Carderie.

Une jolie fricassée que Matzneff va nous mitonner aux petits oignons. On comprend tout de suite qu'avec la Cramouillard en coulisse on est dans la dérision. Mais tout d'un coup, quand ce petit monde lève son verre pour un "brindisi" à la mémoire des chers disparus, on sent que peut-être il faudra creuser plus avant. Les chers disparus : Cyrille Razvratcheff, suicidé à Dieppe du haut des falaises, Parascève Grancéola, morte à l'hôpital Foch, et le banquier Rodin, prototype de l'homo flamboyant habitué du parc de Rizal à Manille, suicidé ou assassiné. Si ces personnages rappelés à la vie le temps d'un toast ont disparu, Alphonse Dulaurier, dont on avait pu déjà admirer la culture dans "Nous n'irons plus au Luxembourg", est ici toujours bien présent.

Le temps des bilans est venu, il n'est plus question de "faire de la philo avec l'une, du français avec l'autre, du latin avec une troisième et l'amour avec toutes", le grand déclin des prostates a commencé. Il est temps pour Nil Kolytcheff de classer ses lettres d'amour pour en faire don à la B.m. (rien à voir avec la bibliothèque Mitterrand mais bien la bibliothèque de la Mémoire) dirigée par Tryphon Mirobolan. On liquide tout, les lettres et jusqu'aux huit tomes des oeuvres complètes du divin Marquis de l'édition Tchou.

A l'heure des S.m.s et des e-mails, tous les coups bas sont possibles. Alphonse Dulaurier se sert de ce moyen pour annoncer d'Amsterdam son suicide: "Voici venir le fiancé, je dois le suivre..."

Le roman de Matzneff est écrit dans un style à la fois soutenu et souteneur. Autant dire délectable. Il arpente le "Satyricon", et la liturgie de saint Anastase en talons aiguilles, c'est insolent, parfois incongru mais toujours talentueux.

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