Le Défi

L'importance d'être intelligent

Par Jean-Marie Guillaume, Le Quotidien de Paris, 03/06/1977

Nous avions tout juste dix-huit ans, et chaque matin nous franchissions le porche de pierre du lycée. Parfois nous nous arrêtions avant, bien décidés à ne pas respirer l'odeur aigre et poisseuse des bancs, l'âcre relent de la craie mouillée, le monologue insipide d'un professeur routinier ; nous allions alors nous réfugier dans un petit café, tanière enfumée qui servait de réceptacle à nos rêves. Le coupable de ces "séchages" était Gabriel Matzneff dont les chroniques encourageaient nos révoltes et nous giflaient comme un vent venu du large. L'insolence de ses articles, leur anticonformisme, ses perpétuels pieds de nez à l'ordre établi, son désenchantement ironique, bref ses confidences "inclassables" et ivres de liberté trouvaient en nous un écho et nous aidaient à supporter la fin interminable de notre adolescence. Matzneff exprimait avec talent ce que nous ressentions, guidait nos lectures, et enfin nous faisait croire que l'un des nôtres s'était glissé dans les colonnes des journaux ! Aussi, lorsque parut en 1965 "le Défi" (1), nous le lûmes avec précipitation, un peu dans l'espoir de s'enivrer.
Curieux petit livre, mosaïque de courts textes "bien torchés" qui exprimaient sans emphase les élans d'une génération qui crut, trois ans plus tard, trouver une parcelle de bonheur sous les pavés du boulevard Saint-Michel. "L'important n'est pas d'être un intellectuel, mais d'être un intelligent", écrit Matzneff dans "la Lettre à Tristan", premier texte du "Défi". Combien d'entre nous ont aujourd'hui retenu la leçon ? Douze ans plus tard, la réédition du "Défi" (2) est donc bien un acte salutaire. Depuis cette époque, Matzneff est toujours resté à l'écart des sentiers battus, réussissant à préserver son indépendance, construisant patiemment une oeuvre secrète et "naturellement" originale. Face à l'avalanche de livres dont la vie est de plus en plus courte, "le Défi" reste d'actualité. On y entend la voix d'un authentique écrivain et, pendant longtemps, il se trouvera un jeune homme impatient qui éprouvera une joie profonde en découvrant enfin "un bouquin" capable d'apporter un début de réponse à son "anxiété". Car "le Défi" est un livre d'apprentissage.

(1) La Table Ronde
(2) Augmentée d'une préface et du récit de la dispersion des cendres de Montherlant parmi les vestiges de la Rome païenne.

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