Isaïe réjouis-toi

Isaïe, réjouis-toi

Par Pol Vandromme, Le Rappel de Charleroi, 27/04/1974

Gabriel Matzneff est le premier écrivain de sa génération. Nous l'avons pressenti tout de suite, et il y avait assez de promesses dans ses premiers essais pour que nous songions à nous en glorifier. Nous le savons aujourd'hui, de la façon la plus sûre : Isaïe, réjouis-toi (1) ne laisse la-dessus aucun doute.
Un talent sauvage et maïtrisé éclate à chaque page. Gabriel Matzneff écrit comme un ange, avec un naturel délicieux et fort, avec une exactitude pointue, changeant de rythme et de ton lorsque son récit l'exige. Il est capable d'être familier et d'être grave, d'être désinvolte et d'être lyrique. Voilà un auteur comblé de dons.
Isaïe réjouis-toi devrait le faire reconnaître auprès des connaisseurs et auprès du public. Mais si l'on considère les premières réactions que ce livre a inspirées, on éprouve le sentiment que M. Matzneff a pris trop de risques pour ne pas déconcerter, voire scandaliser.
Quels risques ? D'abord celui de raconter sans embarras un épisode singulier et lié à la vie la plus intime d'un couple en train de se défaire. Ensuite celui de dissimuler son sujet réel, - la désintégration d'une personne - sous un sujet apparent, - la fin d'un mariage.
Peut-être ce qui surprend le plus, c'est que le sujet réel ne cesse d'être tributaire du sujet apparent. Ceux qui ressentent cette surprise, et qui l'expriment, n'ont pas l'air de s'aviser que l'intelligence d'un artiste de la sorte de Gabriel Matzneff est toujours gouvernées par sa sensibilité. Les événements de sa vie personnelle influent sur sa façon d'être et sur sa façon de penser.
Il ne faudrait pas sans doute tirer d'un cas particulier des règles générales. Mais comment n'être pas commandé par sa propre expérience, quand on croit que l'individualisme, les humeurs et les élans qu'il inspire, constituent la vrai richesse de l'homme ?
Qu'on parle d'égotisme, si l'on veut. Mais il y a, dans la littérature, une longue tradition qui se nourrit des secrets de l'univers les plus souterrains et qui, pour atteindre à son plein épanouissement, a besoin de s'affranchir de tout ce qui communément fonde l'ordre social.
Maurras dénonçait dans le romantisme une inversion des valeurs : le mental aux ordres du sensible. En ce sens-là, Isaïe, réjouis-toi est un grand livre romantique. Un homme, que tout écorche et même que tout déchire, révèle la source même de sa vulnérabilité. Il est soumis à un moi qu'il entretient et qu'il cultive avec le souci de ne jamais séparer l'éthique de l'esthétique. Gabriel Matzneff ne nie pas les pentes qui l'ont incliné, - ses goûts, ses lectures, ses réactions à fleur de peau, ses rencontres à visage découvert, - et ses vertiges l'entraînent au bout de soi-même, au-delà de toute prudence et de toute raison organique. Il n'est pas de meilleure façon de brûler ses vaisseaux.
On jugera de cette attitude comme on voudra, - avec sévérité ou avec indulgence. Dans tous les cas, et quel que puisse être son sentiment, on devra convenir que Gabriel Matzneff donne rendez-vous à la littérature. Mais la littérature, pour lui, parce qu'elle est rendue à son essence aristocratique, a pour fonction de déplaire. Mieux vaut irriter et inquiéter comme Gabriel Matzneff que ronronner et rassurer comme tant de faiseurs qui tiennent abusivement le devant de la scène parisienne.

(1) La Table Ronde, Paris. Pour lecteurs moralement très avertis.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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