Les Moins de seize ans

Matzneff récidive

Par Hugo Marsan, Gai Pied Hebdo, 10/11/1988

Le temps nous réserve surprises et enchantements. En 1974 paraissait un livre totalement subversif : Les moins de seize ans, de Gabriel Matzneff. Il est réédité quatorze ans plus tard et nous semble plus corrosif que jamais et tout aussi enchanteur. Je me demande même s'il n'inquiétera pas davantage aujourd'hui où l'on déploie tant de violence au nom de la morale ! Que cherche-t-on à préserver sinon d'autres enjeux, des horreurs et des monstruosités que personne n'est prêt à dénoncer parce qu'elles font le jeu de la politique et des intérêts économiques ?
Le livre de Matzneff est un régal tant il dit simplement des choses si simples : l'amour est bon pour l'homme, le désir est doux pour l'homme, le plaisir partagé est notre luxe le moins coûteux et le plus apaisant. Mais il est vrai qu'une population frustrée, détournée de ses appétits sexuels, est une magnifique proie pour tous les vendeurs d'ersatz. Je crains que nous soyons aussi aveugles ou aveuglés. Les crimes sur l'enfance, odieux et totalement condamnables, monstrueux véritablement, occultent une autre misère, le désert affectif auquel on assigne les jeunes, décrétant qu'ils n'ont point de chair, point de sensualité, et que la voluptué, le plaisir et l'amour se manifestent brusquement, par ordre légal, à la majorité ! C'est comme ça ! C'est réglé ! Dans quel état d'ailleurs se pointent-ils à ce rendez-vous du corps programmé ? Comment vivent-ils l'amour, comment aiment-ils les femmes, ces purs enfants qui traversent puberté et adolescence dans le vide sexuel le plus total ?
Autant de réflexions qui touchent des questions graves quant on sait que le deuxième procès du Cries a porté à dix ans l'emprisonnement du directeur de l'Espoir ? Ecrit dans les années 70, Les moins de seize ans est un essai courageux de la plus brûlante actualité. Je pense aussi que Gabriel Matzneff aujourd'hui ne pourrait pas écrire son livre avec autant de joie, autant d'allégresse, autant de liberté. Même s'il ne renie en rien ses pensées et ses modes de vie d'alors, la chape de moralisme qui nous écrase est telle que, contre son gré, son petit livre en porterait la marque... Il est bon que, replacée dans notre contexte social par une courte préface, cette lecture nous soit redonnée dans sa superbe légèreté qui n'est que la forme élégante de la sagesse et du sérieux.

A ma connaissance, seul Gabriel Matzneff a su dire et proclamer l'amour des jeunes sans réquisitoire forcené : et il avait adapté la forme au fond. Et le fond c'était son bonheur à aimer les jeunes garçons et les très jeunes filles... pour leur plus grand bien. Qu'il serait passionnant d'entendre ses anciens petits amants et petites amantes... Mariés, célibataires, je suis sûr que pas un ou une d'entre eux/elles ne souffre d'avoir connu Matzneff (qui, il faut le souligner, a parlé en son nom et sans le truchement de la fiction !).
"De temps à autres, un mari assassine sa femme. Cet incident fâcheux ne remet pas en cause, dans l'esprit des bourgeois, l'institution du mariage. Ce n'est pas parce qu'un malade mental étrangle de temps à autre un petit garçon que ces mêmes bourgeois sont autorisés à faire porter le chapeau à tous les pédérastes, et à priver leurs enfants de la joie d'être initiés au plaisir, seule "éducation sexuelle" qui ne soit pas un mensonge et une foutaise."
"Un adolescent amoureux ne compose pas avec l'amour, il a foi en l'absolu de la passion, il s'y livre entièrement." "Si un prince Eric et (un peu différemment) un Tintin fascinent les adolescents, c'est parce qu'ils sont libres, je veux dire : qu'ils n'ont pas de parents sur le dos."
Oui, c'est là que le bât blesse. La famille moderne garde ses rejetons, elle en fait usage pour masquer ses déboires. Le goût amoureux des jeunes est au coeur de chacun mais "les adultes qui n'aiment pas les enfants ne supportent pas que les enfants soient aimés par ceux qui les aiment... Un enfant appartient à ses parents et à ses maîtres." Tous est dit dans ce prestigieux petit livre. Tout est dit merveilleusement. Et si vous êtes un homosexuel irréductible (vous n'aimez que ceux qui vous ressemblent), lisez quand même Les moins de seize ans, c'est aussi un somptueux exercice de style.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page