Les Passions schismatiques

Les passions schismatiques

Par Marc de Smedt, Le Magazine Littéraire, n°133, 01/02/1978

Depuis douze ans, depuis son premier essai qui portait déjà un titre étendard : Le Défi (1), Gabriel Matzneff crie sa révolte intérieure, dévoile sa vie et ne se gêne ni pour dire ce qu'il pense ni pour clamer bien haut sa volonté de vivre selon sa (ses) fantaisie(s), en quête d'une liberté profonde qui doit se renouveler d'instant à instant. Remarquable romancier (2), ce sont surtout ses scandales chéris qui défrayent la chronique, tel cet essai (3) vantant avec grâce, humour et talent son attirance du coeur et des sens envers les moins de seize ans des deux sexes. L'ouvrage de lui qui paraît cet automne nous permet de mieux connaître cet écrivain, cet aventurier, ce baladin, cet amoureux de la vie, ce révolté contre la bêtise ambiante et les bassesses du temps. D'entrée il faut accepter l'égocentrisme de l'auteur : centre de son univers il ne croit absolument pas que le moi est haïssable bien qu'il soit convaincu qu'il faille sans cesse le dépasser, le brûler, l'oublier. Mais le connaître aussi ce moi, se connaître, tâche ultime du vrai créateur. Pénétré de la suprême variété de son combat, il nous parle tout de même de cette cosmogonie intime qui l'habite et qui est reflet de liberté. L'itinéraire de Matzneff s'axe sur cinq pôles qui seront les chapitres de son livre : le Christ, la femme, la Russie, l'écriture, l'enfant.
Le Christ, car en ce révolté exemplaire il retrouve l'homme-dieu qui est en chacun de nous. Petite histoire : "à un cosmonaute qui lui présentait, ironiquement, avoir été au ciel et n'avoir pas vu Dieu, un prêtre orthodoxe de Moscou répondit : je vous plains mais si vous ne l'aviez jamais rencontré ici, vous n'aviez aucune chance de la découvrir ailleurs"... Et Matzneff de constater avec raison que la plupart des hommes vivent à la surface d'eux-mêmes et du monde et que la quête du soi-disant divin est d'abord quête de la profondeur de la vie et éveil d'un rêve. Disons aussi qu'il a été marqué par la religion orthodoxe et qu'il voit la réalité spirituelle à travers ces lunettes là bien qu'il ait rompu avec l'église elle-même.
La femme : après le crucifié, qu'il est doux de retrouver la femme caressée par Matzneff. Bien que cette femme se confonde vite avec l'être d'amour quel qu'il soit. La femme : être de l'instant, miroir de l'absolu. Une jolie image parmi d'autres : "chez Sade, les messieurs utilisent des méthodes barbares pour rendre aux demoiselles leur virginité perdue ; il est cependant inutile de coudre l'hymen d'une jeune fille pour la métamorphoser en vierge : il suffit pour cela de la faire tomber amoureuse".
Puis nous passons à cet autre pôle de l'écrivain, la Russie dont il est un fils exilé. Pour lui, aujourd'hui elle est un long cauchemard où l'atroce, la mesquinerie, la laideur, la grisaille intérieure triomphent. Mais la Russie c'est aussi Dostoïevski et les autres, et les visages qui attendent l'espoir d'un bois de bouleau, d'une icône. Russie qui nous entraîne plus avant dans ce qui tient Matzneff au corps : l'écriture, reflet de son être, de sa démarche : "je n'écrirais pas les livres que j'écris si je n'étais brûlé au coeur par la certitude exaltante de ma singularité. Ma patrie profonde est l'exil". Et de défendre le langage, sa beauté révélative, son absolue nécessité dans une certaine rigueur.
"Qu'est-ce qu'un écrivain ? Une sensibilité modelée par une écriture, un univers soutenu par un style".
Clef de voûte de l'ouvrage : l'enfant. Son innocence, sa grâce, sa fraîcheur. Et Matzneff de s'attaquer à la révolution sexuelle totale. Car pourquoi ce fossé dans l'amour entre enfants et adultes ? On pourrait objecter à Matzneff que rares probablement sont ceux aussi racés et délicats que lui et que les animaux humains sont certainement plus nombreux que les êtres humains. Mais soyons tout de même complice quelque part, de ce goût dévoilé pour des jeunes filles et jeunes garçons.
"Personne ne nous empêchera d'élever notre chant", conclut Matzneff, le schismatique, qui remet en question avec talent ce monde trop petit pour lui. Ecoutez donc ce chant : il possède un charme particulier.

(1) Ed. de la Table Ronde.
(2) Nous n'irons plus au Luxembourg, Isaïe réjouis-toi, éd. de la Table Ronde.
(3) Les moins de seize ans, éd. Julliard.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page