Les Passions schismatiques

Après Bory, Matzneff

Par Jean-Louis Bory, Pariscope, 16/11/1977

Gabriel Matzneff - le cherche-t-il, ne le cherche-t-il pas ? - provoque encore une fois avec son livre "Passions schismatiques", paru aux Editions Stock. Jean-Louis Bory, que les passions séduisent, on le sait, le rejoint dans sa dissidence.

Parmi les écrivains appartenant à la génération qui suit la mienne, Gabriel Matzneff est de ceux - assez rares - dont j'observe avec une vigilante attention les évolutions, et l'évolution.
D'abord parce que Matzneff défend et illustre une exigeante conception de la littérature. Ecrire, pour lui, implique des responsablités, dont la première est l'exercice d'une liberté inaliénable puisqu'elle se confond avec la liberté créatrice, l'acte même d'écrire.
Ensuite parce que, conscient de ces responsabilités, soucieux de cette liberté, Matzneff n'écrit jamais pour ne rien dire. Zéro pour le blablabla du type "autant en emporte le vent" ou pour le respectueux murmure ronronné des béni-oui-oui. Ce serait plutôt le contraire. Puisqu'il a reçu "le terrible pouvoir de brûler avec des mots", Matzneff n'en use pas avec légéreté. Il trempe sa plume (je le cite) "dans ce curare irrémissible que peut d'aventure être la langue française" et il flèche. A bon escient. Je veux dire que les cibles choisies représentent tout ce qui soulève aujourd'hui les questions les plus pressantes et les plus angoissées. La mort de Dieu et la résurrection du Christ ; le féminisme et le destin du couple hétérosexuel ; le dogmatisme marxiste-léniniste et la renaissance spirituelle russe ; la situation de l'écrivain et l'écriture ; la pédophilie et l'affranchissement sexuel des enfants. Aucun de ces sujets n'est de tout repos.
Matzneff ne se contente pas de reconduire la question : il apporte ses réponses. Avec lesquelles je ne suis pas toujours d'accord : je le trouve trop sévère pour les soixante-huitards, et je dois avouer que son spiritualisme slavo-orthodoxe, s'il me séduit littérairement, n'ébranle aucune de mes certitudes négatives. Mais quel bonheur proprement dionysiaque que le spectacle de la lucidité la plus aiguë s'armant du style pour armer l'irrespect ! "Les passions schismatiques" offrent une des lectures les plus ravigotantes de ce morose automne 77. Contre la tyrannie d'un Etat sans âme mais avec coffre-fort, contre l'impérialisme abrutissant des imbéciles repus, contre les conformismes de tous bords et de tous horizons, Matzneff, ironique, drôle, amer, cinglant, appelle à la résistance, voire à la dissidence. Belle hygiène. Il nous rappelle, dans le même mouvement, la fécondité irremplaçable des passions - et des schismes.

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