Les Passions schismatiques

Gabriel Matzneff, l'outsider

Par François Bott, Le Monde, 21/10/1977

Quand la singularité devient "un crime, et un exploit".

Dire que Gabriel Matzneff indispose ou même irrite le milieu intellectuel, c'est un euphémisme, car ses livres et ses articles entraînent fréquenmment des réponses hargneuses, quand ce n'est pas haineuses. Presque toujours, s'y introduit une secrète rancune. Il convient de se demander pourquoi. Lui-même avoue être un "outsider", et refuser "tout embrigadement". Il ne fait partie d'aucune coterie, d'aucune chapelle. On ne parvient guère à le situer. Une mode s'impose : on croyait l'y tenir, mais il ne s'y tient pas. Voilà déjà de quoi susciter la réprobation. Matzneff ne se mêle pas aux derniers "caquetages" qui s'attirent, pour un temps, les faveurs du public. Il évoque les questions du présent à sa manière, le plus souvent imprévue. Ainsi, lui qui apparaît comme l'avocat d'une libération des moeurs, écrit-il dans les Passions schismatiques : "L'élan créateur de l'artiste, le combat ascétique du moine, la chasteté nuptiale d'un couple ramassent plus d'énergie sexuelle positive, plus d'érotisme cosmique que l'abandon de ceux/celles qui s'envoient en l'air avec n'importe qui."
On lui tient rigueur de sa liberté d'allure, mais on la tolère moins encore dans sa vie que dans ses écrits. Matzneff ne fait rien comme ses confrères. Il va à la piscine quand ils s'enferment dans leurs colloques. Il mène une existence d'amateur. "Nous n'avons qu'un ennemi, dit-il, : la pesanteur." On ne lui pardonne pas de s'essayer à vivre avec ironie et désinvolture. Et puis, en amour, il ne recherche pas seulement les femmes, mais aussi les adolescents des deux sexes, et ne s'en cache pas.
Cette liberté d'allure fait le charme de son dernier essai. Matzneff y traite de la religion, de l'amour, de la Russie, de l'écriture, de l'adolescence, dans le même style, vif et délié. Aucun préjugé ne l'arrête. Aucune idéologie ne limite ses propos. Il est seulement guidé par l'aversion que lui inspire l'obscurantisme. Il écrit notamment qu'"il faudrait un jour étudier dans le détail les processus de l'imposture, les chemins que prend une idée fausse pour s'imposer à nous comme un dogme incontestable. L'histoire de la Russie serait un champ propice à une telle étude." Comme tous les moralistes, il exprime une vision pessimiste du monde, mais, loin d'entamer sa passion de la vie, elle la nourrit. Pour lui, le plaisir ne peut, sans s'affadir, sans s'altérer, être séparé du sentiment tragique de l'existence. Il ne s'intéresse pas au prétendu bonheur des gens qui se survivent dans l'oubli. Qui sont devenus les gardiens de leur sommeil.
Voici le livre d'un homme solitaire, qui affirme sa singularité dans une époque où c'est "un crime, et un exploit". "Parfois, dit-il, à mes heures mauvaises, je souffre d'être si seul..." Certains, sans doute, l'accuseront de narcissisme, car il tombe çà et là, dans la présomption. J'y vois le masque, provocant, de son déchirement, de sa solitude. L'auteur esquisse, à travers les sujets qu'il traite, son autoportrait. Son texte sur les femmes est, à cet égard, le plus révélateur. Il a parcouru le malheur d'un mariage rompu, et sur cette blessure, il écrit ses pages les plus belles, par l'émotion qui s'y manifeste et la pudeur qui s'y maintient : "Tenter de convaincre... une femme qui a cessé de m'aimer, c'est jouer au tennis avec les nuages... Cette femme... qui m'a murmuré, écrit les mots les plus tendres et passionnés... voilà que brusquement elle se métamorphose en une inconnue braquée, lointaine, hors d'atteinte, visage clos, voix métallique, envolée sur une autre étoile. La femme, ce Martien". Parions que l'auteur va faire ricaner les dévots, et qu'ils vont cligner de l'oeil, comme ce dernier homme de Nietzsche, "qui rapetisse tout".

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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